C’est une des premières soirées douces où l’on peut s’attarder au jardin, rien n’est encore vraiment posé, définitif, les feuillages sont presque encore « à l’essai », instables, en devenir, vitraux tendres de flammèches colorées, les chants d’oiseaux conservent un brin d’approximation, accent dubitatif, retrouvailles avec des tonalités et ritournelles retenues tout l’hiver. Dans cet environnement détendu et délicat, soudain, une brève percussive, nette, pas totalement incontournable, pas sur le devant de la scène, un détail. Un accroc brutal, périphèrique. Ça pourrait être lié à un événement du sous-bois, branche qui craque, fruit mort attardé qui se détache, rongeur intempestif… Ça se répète quelques minutes plus tard. Identique. Dès lors, l’oreille devient attentive à l’origine de ce son, elle oriente l’attention vers « d’où ça vient ». Une troisième fois. Les intervalles ne sont pas réguliers. C’est nettement le bruit d’un impact et, tellement semblable d’une fois à l’autre, que cela ne semble lié ni à un animal ni à une quelconque cause naturelle. Cette fois, l’œil a décelé un mouvement directement associé au son, synchronisé. Une planche dressée contre un muret, frappée et qui oscille une fraction de seconde (ce qui ajoute des nuances au son initial). Je fais le guet près de cette zone. Nouvel impact, des branches frétillent au passage d’un trait invisible. Le surgissement du son évoque un tir de carabine à air comprimé, sans équivoque. De légers sifflements dans le vide font penser aux tirs aux clays (souvenir lié à une très ancienne promenade dans les bois où j’entendais voler les clays sans savoir que, plus bas, dans une ancienne clairière, une compétition avait installé stands et chapiteaux, on « identifie » en puisant dans ces souvenirs, en liant, rapprochant, triant, organisant). Je scrute la lisière du bosquet, les jardins voisins, quel est l’embusqué qui joue avec une arme et dont les munitions retombent ici !? Une montée de paranoïa. À la campagne, c’est toujours possible. Je rode, j’essaie de comprendre, de relier tous les éléments pour esquisser l’image du mécanisme probablement à l’origine de ce canardage.. Mentalement, je dessine un croquis de ce genre : il y a une déflagration (un rien, un soupir qui claque), projection d’un matériau et ensuite course d’un ou plusieurs projectiles, impact sec parfois, parfois rien (comme si le jet manquait sa cible ?). Entre désoeuvrement et guet intense, je scrute le périmètre « sinistré » (parce qu’à ce stade des investigations, l’origine, le départ, selon moi, se trouvent ailleurs) pour essayer de localiser de manière précise un impact, afin de savoir où fouiller pour ramasser l’objet sonore. Une fois celui-ci identifié, je peux son histoire, son origine, sa trajectoire. L’œil exercé finit par ne plus se laisser surprendre et, soudain, je vois « partir » quelque chose. Clac. Un trait noir, tordu, grimaçant, contre la planche dressée. Je me précipite, je ramasse : c’est la moitié d’une cosse, de ces grandes graines qui pendent aux branches de la glycine, depuis l’automne ! C’est donc la bonne piste, mais il me manque encore des éléments. La projection violente de cette cosse ne correspond pas à toutes les nuances de la séquence sonore qui se répète en série. J’attends que ça se reproduise encore quelques fois pour être certain de comprendre la séquence entière. Donc voici : sous l’effet de la température, du mûrissement optimal, les cosses explosent, s’ouvrent (déflagration) et, la plupart du temps, une moitié est propulsée à plusieurs mètres. Il est important que cette ouverture se pratique de manière radicale pour dégager le champ de tir. Car, en effet, cette première opération n’a pour but que de laisser fuser les semences dont le ressort, enfin actionné depuis tant de mois de renfermement, les décoche de façon guerrière parfois au-delà de 6 mètres (c’est plus que probablement la détente de ces ressorts qui fait exploser la gousse). Ce sont les fameux projectiles qui fendent l’air, traversent les feuillages comme du plomb de chasse, percutent des troncs, glissent sur la terrasse, cognent les vitres de la maison. De magnifiques petits galets tigrés. Le plus incroyable est que le chat, lui, avait compris depuis longtemps d’où ça venait puisqu’à chaque déflagration, il se précipitait et, chaque fois que possible, attrapait une ou plusieurs graines avec lesquels il se battait. L’enquête pour reconstituer la mécanique donnant naissance à ce son perturbant le calme moelleux du soir et les matières en éclosion pastelle printanière était favorisé par l’exercice culturel qui consiste à se confronter à des installations sonores qu’il faut déchiffrer ou à essayer de comprendre comment sont produits les sons des musiques atypiques, recourrant à des organologies singulières. La glycine, le jardin, la terrasse, le temps (durée, saisons), la météo (température, sécheresse), une vieille planche, tout ça fonctionnait pour un soir comme « installation sonore ». Et une fois décodé le sens de ces intrusions percussives, elles cessaient d’être en désaccord avec le soir apaisé, mais y apportaient une intense et discrète série événementielle. (PH)
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