Juke box et mémoire plastiquée

Deséquilibre stable – Le New Museum qui se veut dédié « exclusivement à l’art contemporain », né d’une initiative privée en 1977 et qui a lentement grandi : au départ, ce n’était qu’une seule pièce sur Hudson Street. Depuis 2007 c’est un bâtiment surprenant sur Bowery, conçu par les architectes Sejima et Nishizawa/SANAA. Empilement de boîtes en déséquilibre, recouvert d’un voile en matériau industriel et orné d’une inscription d’Ugo Rondinone : « Hell, Yes ! » sur le modèle des enseignes voyantes baptisant les attractions de foire. Dans le hall trône un engin qui dépareille gentiment, un juke-box à l’ancienne (avec CD quand même), le juke-box des possibles, collection de chansons soutenant les impulsions à changer le monde, classées par rubriques. Tout visiteur a le droit de choisir la musique qu’il désire ré-entendre, machine à nostalgie. – Vers les galeries de l’étage. – De grands ascenseurs vert pomme conduisent aux galeries supérieures occupées par des créations du suisse Urs Fischer. Exposition à grand spectacle si l’on en croit les rumeurs sur les budgets mis à disposition de l’artiste, pas mal de millions de dollars. Les installations portent des noms comme « Marguerite De Ponty » ou « Miss Satin »… Ce sont des pseudonymes de Stéphane Mallarmé avec lesquels il signait ses rubriques mondaines ou fashion pour divers magazines féminins. Bref échantillon : « Toutefois, elles sont, ces perlures, autre chose depuis quelques soirs, que les jais blancs ou noirs ou que l’acier bleu et blanc prédits par notre Courrier de la Saison : un jais, oui, mais splendide comme toutes les pierres précieuses de la terre assemblées, chatoyant, miroitant, pâlissant, un peu parure de reine de Saba. Ce talisman, sur les robes d’Opéra et de grande Soirée, attire à soi, condense et garde toute la richesse de la Toilette, ainsi que les regards qui s’y portent d’abord. » Quel est le message ? Qu’à partir de produits industriels, de la mode, futilités quotidiennes, bibelots et colifichets, il n’est pas neuf d’en tirer de l’art, que de tous ces signes de la vie marchande, des lignes de fuite intersticielles conduisent droit aux valeurs suprêmes de l’art, du "sans prix", il suffit de déplacer l’esthétique, de retourner le point de vue ? Urs Fischer travaille à partir d’objets banals, le style avec lesquels il les torture, les transmue en oeuvres d’art, changement de valeur. Ainsi de cet ensemble de grands cubes d’acier poli, faisant miroir, aux formats inégaux, et sur lesquels sont collées des photos d’ustensiles, d’outils, de babioles, de nourriture, de vedette (briquet, T-Bone, rouge à lèvre, chaîne, sac en papier, K7, boîtier CD, métronome, …) en quatre dimensions, verso, recto et tranches latérales. On circule au milieu de ces stèles brillantes, clinquantes, se réfléchissant l’une l’autre à l’infini, cimetière de la consommation, éternité du désir de posséder, alignement primitif célébrant la vacuité ultime, immortalité du périssable ? La déambulation est amusante. On sourit aussi à la langue qui jaillit du mur, aux facétieux néons légumes, au piano mauve fondu (dégoulinant de références plastiques, musiciennes…). Au dernier étage, d’énormes masses grises pendent du plafond, cocons informes, éléphants déformés, rochers se transformant en nuages, jeu plastique de contraires : volumes imposants suspendus légèrement, consistance tourmentée dégageant un effet de calme, d’indifférence, beaucoup de place pour pas grand-chose… (Photos sur le site du New Museum et ici ) – Galerie de mémoire. – Au rez, dans l’espace jouxtant la cafétéria, Nikhil Chopra (artiste indien né dans les années 70, à Londres, retourné en Inde, sélectionné pour la biennale de Venise) installe son projet « Memory Drawing IX ». Il s’agit d’une démarche complètement hétérogène, quant aux matériaux, aux techniques (performance, dessin, théâtre, vidéos) et aux temporalités convoquées. C’est l’archéologie d’une tradition du regard, du trait dessiné pour rendre compte du paysage. Nikhil Chopra procède par anachronisme : il invente un personnage d’une époque antérieure, Yog Raj Chitrakar, inspiré d’un grand-père paysagiste. Il en prend le costume et les coutumes contemporains, il se glisse dans sa peau, pour voyager dans le temps et dessiner « aujourd’hui » avec un regard antérieur et une pratique « datée ». Il vit alors en sorte de nomade inter-temporel, manière d’explorer en abîme les dimensions cachées des conditions migratoires, des espaces de colonisations du mental (qui sont toujours et d’abord des chocs entre temporalités différentes), ce souci relié au passé Indien sous domination britannique. Il erre ainsi, dans la rue ou la campagne, sous tente, se lavant, se nourrissant, se coupant les cheveux à l’ancienne, de manière rudimentaire. Il s’installe à l’endroit même où il dessine, en style réaliste, mimétique et sur d’immenses bâches blanches, les paysages (urbains ou campagnards). Qu’il emporte ensuite roulées comme des voiles pour les accrocher dans des galeries ou autres lieux d’exposition. L’exhibition se complète par des vidéos le montrant en action in situ et par les différents objets, meubles, bassines, lit de fortune, rasoir, vêtements, toutes les défroques et objets transitionnels qui lui procurent la faculté de se déplacer dans le temps. Prendre du recul. Voir et montrer par anachronisme. Pour le spectateur, face à cette fiction, il est aussi difficile de démêler les accessoires d’une actualité des éléments remémorés, ce qui relève de la présence ou de l’absence, ce qui émerge de ce qui s’immerge, le refoulé de la résurgence, c’est fait de remous, de contraires qui collaborent, cela semble remonter d’une histoire profonde, d’une volonté de toucher les mobiles qui déplacent les gens et les valeurs, tout en se camouflant en un éparpillement d’anecdotes plastiques, morceaux de brocantes. Cela semble convoquer les souvenirs du visiteur, réminiscences d’une action qui lui échappe et pourtant lui parle. Les objets exposés font écran entre un besoin de se rappeler et un passé dans lequel l’artiste pointe des situations, des complexes qui nous concernent tous : ces instants de migrations, de colonisation, de domination, ces forces qui configurent nos paysages passés-présents et avenir. On dirait les témoignages arrachés à une mémoire restant hermétique, des restes échoués sur le sol de la galerie comme lieu scrutant la surface mémorielle. Il y a là comme une tentative de saisir, dans sa dissolution systémique, l’esthétique de la mémoire comme croisements et noeuds d’anachronismes, intrication de plusieurs histoires et temporalités, explosion de la narrativité parce que la mémoire opère comme le rêve sans respecter la logique du récit. L’artiste plastique l’espace et le transforme en oeuvre d’art, en investissant une part de souvenirs personnels (son passé indien/anglais), une part de la mémoire collective (colonies, mixités, diversité culturelle) et, de cette création éclatée, il organise une mise en scène archéologique et métaphorique. On pourrait décrire son oeuvre en reprenant les termes choisis par Didi-Huberman pour caractériser la manière dont Freud étudie le moment hystérique (comme symptôme paysagiste de divers moments refoulés qui se plastiquent mutuellement en un seul glissement éruptif) : " En quelques pages seulement des Etudes sur l’hystérie, Freud a cru devoir réunir les motifs  de la stratification géologique, de l’inversion temporelle, de la diffusion concentrique des ondes, de l’enchaînement sinueux, du zigzag que décrit le cavalier aux échecs, des lignes ramifiées en filet, des noeuds et des noyaux, des corps exogènes et des "éléments infiltrants", du défilé obstrué, du jeu de patience, des brins de fil, des traces brouillées ou lacunaires, etc. …"  Archéologie aussi du regard, de la manière dont il dessine, trait par trait, le paysage qui nous relie au passé, le nôtre et celui de l’artiste, rassemblés en agitation dans ses grandes toiles crayonnées. Il y a bien quelque chose d’hystérique au moment de reconnaître la complexité de ce que dispositif réactive, interroge, brouille, obstrue, ramifie, infiltre, lisse ou organise en noyaux…  (Nickhil Chopra avait réalisé une intervention de cet ordre à Bruxelles (Kunstfestival/Brigittines), et des documents éclairants sont archivés : entretien traduit en français, vidéos sur Youtube) – Sida et restroom, routard et connard. – La descente aux toilettes est éclairée par une œuvre lumineuse « silence = death » incluant un triangle rose. L’inscription, poignante, militante et politique, contraste avec celle, badine, de Rondinone (« Hell, Yes), changement d’époque. « Silence – Death » était le slogan qui dénonçait l’inertie des pouvoirs publics face à l’épidémie naissante du sida décimant la communauté gay. Les toilettes sont résolument kitsch, avec un carrelage trop. La librairie est fort intéressante. C’est le genre d’endroit, dans un guide comme celui des Routards, qui est vanté pour son architecture, pris avec des pincettes pour ses propositions artistiques. Trop pointues, trop risquées : en tout cas, ces guides ne veulent pas prendre le risque de conseiller un endroit culturel qui pourrait décevoir, interpeller, interloquer. Il ne faut prendre aucun risque. Du coup, les guides de voyage sont les défenseurs de pratiques culturelles consternantes, conservatrices, ringardes, scandaleuses, rien d’autre que le reflet du mépris touristique pour l’art, ou de la tentation mondiale de rabaisser l’art et la culture au rang d’ incitant à visiter au pas de charge un patrimoine mondial qui mériterait d’autres attentions, d’autres expériences. Ils n’hésitent pas à conseiller des itinéraires d’une journée dans le Metropolitan ! Quel abattage et gavage, quand on sait qu’après deux ou trois heures, l’œil est déjà saturé, capable uniquement de zapper. Il faudrait inventer d’autres guides de voyages, audacieux, proposant de réelles expériences artistiques et encourageant le risque culturel. (PH)  – Autre blog sur l’exposition d’Urs FischerNickil Chopra performance, vidéo -

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