Tintin et le rapport Zelnik

Trop de Tintin pourrait tuer Milou. Si un vaste débat sur l’identité nationale, modèle Besson, était organisé en Belgique, il conduirait à décréter un examen obligatoire annuel pour vérifier notre niveau de connaissance et de maîtrise de la langue Tintin. (Je tiens à rassurer, je suis bon belge, je les ai lus tous en son temps, et raconté plusieurs fois à voix haute aux enfants, je les ai à la maison – voir photo plus bas.) Au-delà de la qualité indéniable de cette œuvre BD et de la personnalité intéressante d’Hergé, on en fait quand même un peu trop avec le « petit reporter », sa houppe, son clebs, son « propre sur lui » asexué (maladif, névrotique, repoussant) ! Une sorte de Roi Baudouin agité de l’aventure moderne ! La société commerciale Moulinsart est puissante, manifestement. Dans Le Soir du 6 janvier, presque un quart de page en une, et une page complète dans le cahier culture titrée « Le courageux destin de « Tintin » ». De quoi s’agit-il ? En 1931, un gamin de 14 ans est habillé en sosie du héros d’Hergé, retour du Congo. Un événement publicitaire, déjà. Il se fait que cet adolescent sera résistant pendant la guerre, déporté, évadé, décoré e Angleterre, on perd sa trace en Afrique du Sud. Moulinsart décide de payer pour que l’on écrive sa biographie et le journal ouvre largement, généreusement, ses colonnes. Incroyable. Allez, un entrefilet, ça pouvait être sympa, juste pour les mordus. Il faut dire qu’il y a peu, une nouvelle attaque en règle a été conduite contre « Tintin au Congo ». Voilà une belle campagne de diversion pour redorer le blason du héros national ! Et la presse collabore. Alors que, dans la crise actuelle qu’elle traverse, ses éditorialistes vedettes ne ratent pas une occasion de rappeler son importance civique ! Le Soir a atteint le sommet du mauvais goût avec un numéro collector confié à Franco Dragone et son dessinateur attitré (Renard), sous prétexte que voici un artiste audacieux, généreux, véritable chef d’entreprise, défenseur de l’unité du pays. En fait une belle promotion pour son dernier spectacle. Rapport Zelnik. La mesure phare du rapport Zelnik est de taxer les recettes publicitaires de Google pour financer la promotion de l’offre de téléchargement légale, « soutenir la filière musicale ». En soi, il y a quelque chose de juste, et l’on ne peut pas donner tort à la rhétorique de Laurent Joffrin (Libération) : « Dès lors le rapport Zelnik est dans le vrai quand il cherche le moyen de rééquilibrer une situation qui mènera sans cela à l’anémie et au formatage des contenus. » Sauf qu’au stade actuel on connaît l’offre de téléchargement légal – ce qu’elle propose, comment elle fonctionne. Et, dans ce que la presse relaie du rapport Zelnik, on ne voit pas en quoi une intensification des opérateurs légaux va lutter contre le formatage des contenus, ni en quoi, sur le fond, le piratage contribue plus à ce formatage. Si l’offre de téléchargement légal est renforcée dans sa logique actuelle (catalogue, marketing), on ne peut qu’accélérer le formatage des contenus. Si le problème c’est bien ce formatage des contenus, les mesures à prendre sont de nature toute autre : elles se situent sur le terrain de la politique culturelle de fond et à long terme, elles touchent à une transformation du modèle industriel. Elles doivent se consacrer à l’éducation, aux filières de médiation culturelle non-marchandes, aux réseaux de lieux musicaux à risques, elles doivent déboucher sur de nouveaux schémas de curiosités musicales, des désirs d’écouter autre chose et autrement. Taxer les revenus publicitaires, oui, mais pour financer aussi des salles comme les Instants Chavirés, ou le Centre Culturel de Nancy-Vandoeuvres à qui, au contraire, on rabote les moyens. Chaque fois que l’on rogne sur les moyens de lieux musicaux de ce type, on formate les contenus, les désirs de contenus culturels, et les offres de téléchargement légal (celles qui ont les moyens de fonctionner, d’être attractives) tirent judicieusement parti de ce pré-formatage indispensable à leur développement (basé sur de la vente rapide). L’autre manière serait d’investir dans la lecture publique musicale et audiovisuelle : les médiathèques, des plateformes d’informations et d’éducation mutualisant les savoir-faire et les connaissances des médiathécaires de toute l’Europe. Une plate-forme de téléchargement légal qui proposerait le même catalogue que les gros opérateurs actuels, même dans un autre esprit, ne pourra s’imposer. Or une bonne partie de ce catalogue, commercial, est celui qui attire les recettes directes ou indirectes (publicitaires, annonceurs). Construire une offre légale de type non-marchand, est tout à fait possible, en transposant la notion de médiathèque et de prêt public dans l’environnement numérique. Avec des moyens conséquents et avec les connaissances et les réseaux d’amateurs sensibles au sort des médiathèques, il y a de quoi inventer, créer de nouveaux services de conseils, d’envie, de désirs nouveaux de musiques. Pas lisses comme les best of des titres les plus téléchargés (légalement), pas lisse comme Tintin, non, au secours. Avatar et le cinéma d’auteur. Sur le ton de ce que j’ai déjà craché sur ce blog, une chronique de Franck Nouchi dans Le Monde : « Sauver les salles art et essai ». Page 26, à côté de la météo et des jeux, juste avant la page nécrologique, quelque chose comme 5000 signes. Alors que le succès d’Avatar (milliards de recettes) ravit la presse qui crie au miracle, au sauveur du cinéma ( !?), Franck Nouchi s’attache à l’exemple concret d’un cinéma art et essai, parisien, en train de crever la gueule ouverte, pour attirer l’attention que 3D ou pas, la vraie relation au cinéma est niée, disparaît. On retrouve le formatage des contenus et des goûts. Mais cette mort des vrais cinémas, de la vraie relation d’expérience du grand écran, il faut y consacrer au moins autant de place que celle financée par les promoteurs d’Avatar si l’on entend, en tant qu’organe de presse au « rôle civique évident » (Laurent Joffrin), prendre position contre le formatage des biens culturels ! Ce formatage – évident au niveau des goûts musicaux tels que les montrent les best of – se construit dans une prédominance de quelques références qui se ressemblent et dont tout le champ de commentaires se fonde sur les arguments du même, identiques, répétitions des arguments de vente, des slogans, etc. Face aux Tintin et Zelnik, discordons. – Le discours musical le plus évident, le plus présent, est unifié, monotone (même si l’on « descend » de temps en temps un CD, un artiste, il faut bien des victimes), sans discordance, basé sur les mêmes valeurs (simplement, ces valeurs peuvent être interprétées différemment d’un « critique » à l’autre. Le Monde des livres, à propos d’un ouvrage de Jan Assman, « La mémoire culturelle. Ecriture, souvenir et imaginaire politique dans les civilisations antiques », vient à juste titre, rappeler l’importance du travail de commentaire discordant (revoici la multiplicité). L’auteur compare l’écriture égyptienne qui a été figée, embaumée et scellée, et qui est morte, aux systèmes juif et Grec qui se sont développés grâce au travail continuel d’interprétation des textes fondateurs. Jusqu’à engendrer, par exemple pour la culture grecque, « d’innombrables livres qui se contredisent » quant à la manière de comprendre les textes originaux. « Or c’est bien de cette polyphonie discordante que naît une pratique fondamentale aux yeux d’Assmann : l’hypolepse. Sur un corpus de textes stabilisés (chaque lecteur a sous les yeux le même texte d’Homère, de Platon ou d’Euripide), chacun introduit le doute que lui inspire sa propre recherche de la vérité. Les textes contradictoires invitent en quelque sorte à la joute, à l’agôn, notion centrale dans l’hellénisme : on entre dans une culture du conflit, une « intertextualité agonistique » pour reprendre une expression d’Heinrich von Staden. En ce sens, le discours « hypoleptique » consiste à repartir de ce qu’ont dit les prédécesseurs afin d’approcher la vérité, avec la conscience de l’impossibilité de pouvoir jamais y parvenir. » Un peu d’intelligence, un peu de lumière. (PH) – Photo ci-dessous : « cette maison et cette famille sont bien belges, certificat ».

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