Patrick Van Caeckenbergh , “Le Brouhaha (1999-2009)”, Galerie In Situ
Au sortir du chapiteau de la FIAC, étourdi par la surabondance, l’art jeté en vrac et en pagaille, la chaleur, la foule semblant souvent même piétiner là par principe, le regard ne sachant plus où se poser, après quelques déambulations rafraîchissantes, quel bonheur de passer devant une galerie animée et d’être happé par le travail d’un seul artiste, un ensemble cohérent et dense ! Là, il y a de quoi se poser. C’était, à la galerie In Situ, le dévernissage de l’exposition « Le Brouhaha (1999-2009) » de Patrick van Caeckenbergh. Et si, prétextant le manège tournant au ralenti de Cartsten Höller exposé à Beaubourg, Libération titre « L’art fait la foire », la vraie kermesse délirante – ce passage reliant et chavirant le bas et le haut, le trivial et le sublime, la vie et la mort – elle était là, dans toute sa substance humaine, mystique, métaphysique, religieuse, structurée en un savoir hors normes, non officiel, à rebours. (Avec les documents mis à disposition par la galerie, dont quelques livres exceptionnels, on peut jauger du statut important de l’artiste mais en ce qui me concerne, je le découvre, j’y jette le regard pour la première fois.) L’ensemble tient de la chapelle loufoque, brillante, bigarrée, scintillante célébrant l’imagination, la créativité dans les représentations du monde, le bricolage populaire, les objets dont l’âme façonnée par les hommes donnent pourtant l’impression d’être une porte vers des ailleurs habités, des échappatoires. L’ensemble a quelque chose du vaste abri grégaire, archaïque : ce qu’engendre la connaissance humaine en observant la nature et les sociétés de choses et de bêtes étant forcément éphémère en soi et élaboré pour s’abriter de l’inconnu, gérer les tensions entre le tout et les parties, repousser l’abîme s’il le faut avec des élucubrations arbitraires. Du coup, l’exposition est un labyrinthe, un chemin de croix animiste, entre différentes niches et recoins, évoquant des coins de bistrots, des stations au cimetière, des classes scolaires aux leçons surannées et pourtant toujours fondamentales, des ateliers d’artisans, des arrières salles pour jouer, des alcôves, les chambres d’une marelle. Le tout est séparé par des paravents, des étoffes tendues, un bazar néanmoins bien organisé, comme le chiffre d’une révélation cachée. On y croise le firmament dans sa version aux ailes repliées, parasol immobilisé tel un immense oiseau prêt à s’envoler, à se déployer pour peu qu’il soit réveillé et porté par nos croyances. Une présence qui évoque aussi les chauves-souris, les vampires inséparables de certains lieux hantés. Par association d’idées, tout ce travail est d’ailleurs hanté par le ciel, le besoin d’avoir le regard emporté, lavé par les cieux lumineux. Recherche de lumière. Tout autant que par le contraire : les squelettes prosternés qui prient, intercèdent avec le haut. Pas loin du château de cartes, hymne à toutes combinaisons que les cartes ont inspiré pour déjouer le hasard, prédire l’événement, pyramide, tour de Babel des coeur-piques-trèfles-carreaux… C’est une formidable convergence entre, d’une part, les savoirs paysans, populaires, villageois - les registres, les affiches de fêtes, les noms sur les monuments mortuaires, les réalisations atypiques de l’artisan du coin, l’instrument de musique du bal, les jardins, les reliques et scapulaires, l’éternité sous globe, les ex-voto, tout ça est outil de connaissance, balise le territoire entre le connu et l’inconnu, aménage l’abris précaire de la vie ordinaire – et, d’autre part, l’art contemporain qui s’y ressource, y plonge des racines par le biais de Dada, récupérant les notions d’installations, de conceptualisation de l’objet, de détournements et recyclages, de coups d’oeil vers les dimensions humaines inexplorées et entrevues par les arts primitifs, les arts bruts… Dans les effets de ces convergences s’entend le brouhaha. À l’instar de la psychopompe qui enchante longtemps. Soit l’exposition des cœurs symbolisants penseurs, poètes, écrivains importants, rangés dans une armoire à scapulaires. Une petite fenêtre par cœur battant, immortel. L’action de tous ces petits cœurs s’exporte alors vers une immense jarre métallique au fuselage de fusée, aux anses de ces amphores mythiques servant à verser le vin des dieux, ouverte en son ventre fécond et offrant au regard un vaste cœur universel, le nôtre, le vôtre… L’ensemble vibre réellement, insuffle amusement, enthousiasme, énergie comme une collision burlesque entre l’ancestral (la jarre, vieil objet rare issu de Chine) et l’actuel. Esprit de collage à la puissance x, traversant de multiples dimensions et matériaux, utilisant pas seulement les savoir-faire de l’artiste mais aussi du géographe, de l’anthropologue du biologiste… renouant avec les débuts tâtonnants et créatifs de ces sciences où il puise la fraîcheur générale qui se dégage de son œuvre. On croirait être entré dans un immense grimoire, mêlant carabistouilles, faits scientifiques, ethnologie et œuvres d’art, l’ensemble sur un pied d’égalité comme étant tous utiles au bien être humain, immense grimoire comme ces livres en relief avec personnages, paysages, châteaux et fantômes qui surgissent dans l’espace quand on tourne les pages ou offrant plusieurs versions de cartes au trésor. Exactement à quoi ressemblent les livres objets d’art que confectionne Patrick van Caeckenbergh. Encyclopédiste brillant de l’imaginaire passé, présent et futuriste, non pas l’imaginaire comme quelque chose de totalement arbitraire, mais comme un territoire méritant une science à part entière, (la manière de construire une charrette-berceau en forme de nid aujourd’hui, par exemple, est liée à toute une tradition, ne se dissocie pas d’un passé, de l’histoire imaginaire du nid, de diverses déambulations rituelles liées à la célébration de la maternité et naissance, du rôle nomade dans la société, c’est vraiment riche d’enseignements, farfelus et scientifiques à la fois !).Ça mérite plus d’attention, d’y revenir, de suivre Patrick van Caeckenbergh à la trace… (PH) – Dossier sur l’exposition au Carré d’art de Nïmes – A la Maison Rouge – Sur France Culture -









Laurent Joffrin fustige la gauche qui refuse le débat ouvert par le Président français sur l’identité française. Il se demande « Y a-t-il une opposition en France ? » Je ne vais certainement pas prendre la défense du PS français (ni d’aucun parti du reste), mais cette sortie du « chef » de Libération est surprenante. D’abord, il n’est pas si scandaleux de ne pas tomber dans le piège stratégiquement diabolique de cette interrogation « qu’est-ce qu’être français ? ». Comme l’explique d’ailleurs le philosophe Mathieu Potte-Bonneville en pages Rebonds, cette opération de dialogue ne tend qu’à capter et détourner les valeurs de tolérance d’hospitalité, d’ouverture et de respect de la diversité culturelle en vue de légitimer une politique qui leur tourne le dos. Mais ce n’est même pas la question. La manière de poser le débat est exécrable : qu’il faille, non pas ouvrir, mais garder les questions et problématiques de l’identité toujours ouvertes, toujours en débat dans une société en mouvement dont les frontières entre soi et l’autre se redéfinissent sans cesse, pas de doute. Mais certainement pas redéfinir une « identité française », pas plus que belge, allemande, italienne… Ça, ce sont vraiment de vieux discours. Aussi rassis et douteux que les assertions présidentielles : « Le mot « terre » a une signification française, et j’ai été élu pour défendre l’identité nationale. » Quel scandale que cette colonialisation brutale du sens des mots : « le « mot » terre a une signification française ». Quelle indignité. Et il faudrait aller débattre avec « ça » ? Mais la France a vraiment un problème avec son patriotisme qui resurgit comme valeur refuge au niveau d’une série de problèmes actuels. Olivier Bomsel dans son ouvrage « Gratuit ! Du déploiement de l’économie numérique. », au chapitre où il examine comment la France aborde l’évolution de la notion de propriété intellectuelle dans le contexte de numérisation, souligne une difficulté très liée à une identité nationale : « … au lieu de raffiner la culture économique au fur et à mesure des décisions publiques, elle renforce l’autoritarisme politique et épaissit son opacité. Alors même que les autres démocraties progressent dans la compréhension des phénomènes économiques, la France s’enfonce dans son obscurantisme. Le vieux réflexe colbertiste exclut toujours davantage l’économie du débat démocratique. On lui substitue des adresses sur le patriotisme économique dans lesquelles la fibre prétendument nationale change l’ignorance économique en guérison miraculeuse. » Ce discours – c’est beaucoup dire, disons péroraison- sarkoziste sur la terre – qui aurait déplu souverainement à Heidegger !- est bien de ce niveau de « l’adresse patriotique » à étendre comme une pommade de langue de bois en vue d’obtenir une quelconque guérison. Ce sont des pratiques, des tentations qui s’exercent ailleurs qu’en France et qui masquent précisément l’incapacité à travailler sur d’autres types de solution : nouvelle politique culturelle et industrielle pour nouveau projet de société, redéfinition profonde au niveau mondiale du « vivre ensemble » et implication sur les questions d’identité… Mais où Laurent Joffrin est tout de même gonflé c’est qu’il exploite assez cyniquement le créneau porteur « déboires du PS » ! Les détresses attirent ! Cyniquement parce que l’on pourrait lui retourner le trait : « y a-t-il une presse d’opposition en France ? » Presse d’opposition ne se résumant pas à taper sur le président de la république au prétexte que ça fait vendre. Mais s’opposer implique de traiter les questions politiques, sociologiques, économiques, culturelles, sportives selon un projet éditorial qui s’oppose, soit qui propose « autre chose », allant dans le sens de nourrir ce besoin de croire en la redéfinition possible d’un autre projet, d’une autre société où se questionner sur l’identité ne signifie pas « définir l’identité française ». C’est par l’existence d’une opinion publique préparée à aborder les questions de société autrement que par des débats manichéens, franchement vicieux, qu’un parti quel qu’il soit, pourrait avoir l’idée, l’énergie, l’envie, le désir de s’opposer, proposer une autre manière de poser les questions. Si la manière de lancer le débat sur l’identité française semble incontournable à Laurent Joffrin, c’est peut-être parce qu’il est immergé dans un système où, effectivement, il n’y a plus moyen de contourner les formes dominantes d’interroger les faits de société, forgées par la gestion de l’information et sa manière de formater les opinions publiques ? La perte d’opposition constructive dans de nombreux pays n’est pas à imputer prioritairement aux médias, mais il est impossible de les en exonérer, ils y contribuent. (PH)

Dans le cadre de l’exposition sur le graffiti à la Fondation Cartier, NP77 (référence de batteries Sony utilisées pour les caméscopes ?) expose une grande fresque de papier collé, en noir et blanc, à l’intersection de la rue Oberkampf et Saint-Maur. Ça évoque le squelette d’une ville fortifiée, à l’ancienne, profilée sur le mur dans son intemporalité, comme un croquis pour une leçon d’histoire. En s’approchant, on plonge dans une drôle de dynamique. Archaïque et post-catastrophe de la modernité. Une ville en train de s’autodétruire, de s’auto emporter dans son auto déluge de déchets, de flots d’égouts qui l’entourent de douves noires, épaisses. Une ville en train d’être emportée, glissement civilisationnel vers le chaos. Ce qui ressemblait à des fortifications et remparts se révèlent être des embouteillages figés, enchevêtrés, à la dérive. Véhicules inertes, rejetés par un tissu urbain qui en est mort. Au centre, trône un stade sportif mais surtout, rayonnant, pavoisé, un vélodrome presque encore en fête, lui vient peut-être à l’instant d’être déserté (expression d’une admiration avouée pour Lance Armstrong !? personne n’est parfait !). Les parties qui résistent le mieux sont les cités dans une majesté presque antique. À leur pied, les hangars des transports en commun et leurs rames fossilisées. Au pied des remparts, la plage, une vie grégaire de cabanes, de subsistances bricolées, le peuple de glaneurs. La composition est séduisante, joue habilement de la catalepsie et du mouvement. Les référents sont riches et diversifiés, la réalisation impeccable. L’image est idéalement placée au bout de cette place ombragée, aux terrasses agréables. Vision de Lutéce post-hip-hop, plaisante à détailler, image pour errer du regard tout en sirotant son verre… NP77 expose aussi jusqu’au 14 novembre à l










Première indication du off du off, à la sortie du métro, une petite annonce en papier collée sur un poteau avec de petites languettes à détacher pour contacter l’initiatrice de la démarche, jeune artiste (

















Impressionné par « Le roi de l’évasion » (le fond, la forme, la singularité, l’audace, la poésie), je regarde en DVD « No Rest for the Brave ». Reclaque. Du début à la fin. Basile est une sorte d’adolescent attardé, il hésite à passer vraiment au stade adulte. Il s’accroche à un sentiment de liberté que l’on n’éprouve que dans cette insouciance qui précède la maturité, du moins la prise en charge de soi-même par soi-même. Il vit à la campagne, entre « Village-qui-vit » et « Village-qui-meurt ». Le chant du cygne de la ruralité est une des toiles de fond du film, presque abstraite, où se greffent aussi les tentatives de retour à la campagne, comment les jeunes tentent d’y prendre pied, d’y insuffler de la vie. Basile, lui, bat la campagne, dans un régime de vie fait d’absences, de fugues, de divagations. Au niveau du récit, il a rêvé de Faftao-Laoupo, un lieu mythique que l’on ne visite qu’en rêve lors de son dernier avant-dernier sommeil. Dormir encore une fois signifie mourir. Il se retrouve donc coincé dans un état qui ne peut plus être vraiment l’éveil ni la conscience et surtout pas l’endormissement. Il ne peut subsister, finalement, qu’en surfant dans une suite sans fin de rêves éveillés. Alors le film emprunte une sorte de scénario surréaliste où il est de plus en plus difficile de distinguer le vrai du faux, la vraie histoire de celle fantasmée. C’est le genre de dispositif qui sombre souvent dans l’invertébré, voire le « n’importe quoi ». Alain Guiraudie évite cet écueil. D’abord par l’énergie rayonnante, sombre et solaire. Basile est dans une faille idéaliste, il s’évade comme jamais avant lui, il épouse cette pulsion de la jeunesse qui voudrait ne jamais dormir pour éprouver au maximum la vie, n’en rien perdre, être toujours en train de sentir, de partager de ce qui passe de l’un à l’autre, entre les choses et les hommes… Echapper à l’ordinaire condition, ne pas rentrer dans le rang, trouver l’issue vers l’éternité (c’est aussi, finalement, dans le récit ombilic et son esthétique, un film qui traite de la domestication de ses pulsions de mort, de fuite devant la peur de mourir, telle qu’elle peut se manifester, flamboyante, travestie, à cet âge de découverte de l’univers). Sans être un affairiste, un ambitieux, simplement un glandeur royal travaillé par une imagination démente, Basile cherche l’absolu, le bien être total, l’abandon magistral, la parfaite harmonie avec la lumière. Il navigue dans un territoire imaginaire, aux distances élastiques, aux consonances mondiales. C’est sans doute du côté de Montauban, mais tout a été renommé : Oncongue, Riaux de Jannerot, Glasgaud, Bairoute… Cet étrange destin s’inscrit comme un feu follet dans la vie d’une communauté, greffe ses délires sur les incidents, les anecdotes, les biographies de cette communauté rurale et il y a une succession fluide de tableaux savoureux, la vie de bistrot, les joies de l’élevage, les liaisons amoureuses. Des liens, désirs, tensions qui peuvent exister entre ce pré-adulte égaré entre deux âges naissent aussi d’autres délires, d’autres manières de transposer. L’impression d’être recherché, d’affronter des forces normalisantes se transforme en étrange cavale de malfrats, pour une sombre histoire de « boules rouges » (sans doute un stupéfiant artisanal spécialement inventé pour supporter la vie de province) ce qui donne lieu aussi à des atmosphères de film noir, magnifiques et scintillantes de second degré. Dans les dialogues, les cadrages, les décors, le coup d’œil du moindre détail, un humour très parfumé, personnel, donne du muscle, empêche que la prédominance onirique fasse tout sombrer dans l’inconsistance, l’arbitraire narratif. La présence de tous les acteurs donne du corps à la moindre scène. Et surtout, sans pathos, sans la moindre accentuation stylistique, romantique, les paysages, les villages sont magnifiquement présents. On est dedans, on sent comment ils agissent sur Basile pour l’emporter, le propulser vers le non-sommeil, l’immensité du vivre, mixte d’ennui et d’émerveillement continu. Tout à la fin, il se pose un moment, traversant un champ en jachère avant de se poser sur la place du hameau, ressassant justement les côtés sombres du désoeuvrement, du rien à foutre musclé qui règne sur ces territoires, et puis l’obligation de travailler, de la normalité, mais l’emmerde encore plus grande que cela peut représenter, mais par contre, vivre au milieu des autres, partager la vie des autres, s’y nicher et délirer mille et une vies fugaces, aventures mythomanes… Certainement à compter parmi ce qui se fait de mieux dans le cinéma français (pour ne pas tomber dans des formules plus définitives) ! – (PH)


C’est une cuisine de l’instant : la chef confie ne pas travailler de recettes fixées à l’avance, elle fait son marché avec, probablement, des envies, des inspirations, des bribes de textes, des éléments de phrases, des pans de couleurs, des trames musicales, des traits parfumés, des humeurs… Ensuite, dit-elle, c’est une question d’improvisation. Aussi le coup d’œil sur la cuisine est-il passionnant, théâtre où les choses sont en train de se faire. Faut-il qu’il y ait un sérieux bagage en amont dopé par un talent inhabituel pour que le résultat soit si parfait et magiquement équilibré entre profondeur et excitation de l’éphémère (ce qui reste, qui a du corps et l’insaisissable, qui s’évanouit en éblouissant), consistance et légèreté ! C’est le deuxième passage au Yam’Tcha et aucune faille, aucune faiblesse, les excellentes premières impressions ne sont que confirmées. 



Certains lui reprochent son « pessimisme politique », il ne faudrait pas l’y réduire. Les textes réunis dans « Nudités » sont excitants d’idées agitées, construites finement. Ils donnent quelques coups de fouet stimulants, loin de toute complaisance pessimiste. Sa pensée permet d’exploiter la négativité, en tout cas de ne pas la brimer, elle participe d’une dynamique constructive, son énergie noire est indispensable à « l’autre ». « Car ce n’est pas seulement la mesure de ce quelqu’un peut faire, mais aussi et surtout la capacité qu’il a de se maintenir en relation avec la possibilité de ne pas le faire qui définit le niveau d’action ». Ou bien : « Les modes par lesquels nous ignorons une chose sont aussi importants sinon plus que les modes par lesquels nous la connaissons… (…) … l’articulation d’une zone de non-connaissance soit la condition – et, en même temps, la pierre de touche – de tout notre savoir. » Comment on découvre, on apprend en jouant avec ses manques, en progressant avec le défaut. (Ce qui me faisait penser, par exemple, que ma tentative d’exprimer quelque chose, hier, sur le CD d’Andrea Parkins, ne parvenait pas à s’extraire de la non-connaissance.) Agamben scrute les entrechocs, le travail des contraires, comme lorsqu’il analyse l’évolution scientifique et policière de la notion d’identités. Les mesures biométriques qui servent à certifier que « nous, c’est bien nous et personne d’autre », à prouver notre unicité, ne nous parlent pas, ne coïncident pas avec les représentations mentales par lesquelles nous nous (re)connaissons, nous pouvons nous présenter socialement. Il se produit ainsi un grand écart entre l’être et le fichage. « Si mon identité est désormais déterminée en dernière analyse par des faits biologiques qui ne dépendent en rien de ma volonté et sur lesquels je n’ai pas la moindre prise, la construction de quelque chose comme une éthique devient problématique. » « La nouvelle identité est une identité sans personne… » Le sens des formules étayées secoue, procure le plaisir d’un appel clair à revenir à l’essentiel en mesurant combien, dans la saturation informatinnelle quotidienne, toutes ces questions sont noyées, malmenées, massacrées. C’est tout l’impact du texte « nudités » qui examine le statut du nu omniprésent dans notre société. La nudité, l’exemple type de la chose que l’on ne voit, qui ne se voit pas, de l’invisible. Avec pour preuve l’expérience de ces installations de Vanessa Beecroft exposant des ensembles de femmes nues dans l’espace muséal : la plupart du temps, ce qui en résulte est le sentiment d’un rendez-vous manqué, de quelque chose d’impossible à voir alors même que tout semble fait pour le montrer sans voile, sans pudeur, sans rien. Pourtant, la nudité ne semble pas s’y trouver. De même que dans le striptease : « Evénement qui n’atteint jamais sa forme complète, forme qui ne se laisse jamais saisir intégralement dans son surgissement, la nudité est, à la lettre infinie, elle ne finit jamais de survenir. » Pour saisir comment notre inconscient conditionne notre capacité à percevoir la nudité, l’auteur opère un savant détour par les textes de la Bible. De quoi étaient faits les corps d’Adam et Eve avant le péché, couverts d’un « vêtement de lumière », et comment vivent-ils la découverte de leurs corps nus, avec quelles conséquences. J’ai toujours une certaine répulsion à m’imaginer que les origines de la pensée sont en partie dans ces constructions imaginaires élaborées en fonction de l’existence de dieu. Mais passé ce premier mouvement de rejet et considérant qu’il s’agit, dieu ou pas dieu, d’élaborations pour essayer d’organiser et de comprendre, il faut bien reconnaître que les manières de formuler les choses, dans cette tradition religieuse, façonne encore notre manière de penser, de questionner le corps, la nudité. C’est tout l’intérêt de cette archéologie. Et il souligne cet héritage religieux jusque dans l’œuvre de Sartre quand celui-ci questionne la nudité, à propos de la notion d’obscène et du sadisme : « Il le fait dans des termes qui rappellent si bien les catégories augustiniennes que si l’héritage théologique présent dans notre vocabulaire de la corporéité ne suffisait pas à l’expliquer, nous pourrions penser que cette proximité est intentionnelle ». Ce qui habite le corps et l’habille, ce sont autant ses intentions que ses mouvements, sa manière d’être toujours en situation, enveloppé d’un sens invisible, mouvant (manteau de lumière), ce rayonnement de personnalité qui fait que l’autre est irréductible à la chair dont il est constitué, doté de grâce, « rien n’est moins « en chair » qu’une danseuse ». L’obscène vers quoi tendent les manœuvres du sadique, c’est la violence de contraindre l’autre à s’incarner dans sa chair dépouillée de grâce, révélant « l’inertie de la chair ». Cette inertie qui culmine machiniquement dans le flot de production gonzo… Voilà, en raccourci, déjà, des catégories pour parler autrement de la pornographie dans les médias au lieu d’y perpétrer l’antique attitude bourgeoise qui consiste à « condamner » tout en effectuant des clins d’yeux coquins au nom de l’absence d’hypocrisie ! (À propos, dans Libération de ce mercredi 21 octobre, Olivier Séguret écrit pour la deuxième fois un article sur le retour des Hot d’Or, un deuxième article en tout point semblable au premier, où je retrouve cette affirmation qui me sidère toujours : le cinéma porno est indispensable au cinéma tout court !? Point de vue souvent exprimé, soulevant chaque fois chez moi une perplexité totale et qui voudrait que ce que l’on prend pour une liberté plus grande du fait que « les choses sont montrées, là » et ailleurs cachées, serait aussi un laboratoire cinéphile ! Mais Olivier Séguret est cette fois plus explicite dans ce registre : « … le film porno a été un éclaireur du cinéma, anticipant ses métamorphoses et lui ouvrant de nombreux chemins. Il a amorcé l’ère de la VHS puis celle du DVD, expérimenté le relief et le Blu-Ray, s’est emparé des caméras numériques avant tout le monde… » Ah bon, l’économie du X a été un modèle innovant pour l’économie cinématographique « classique », rien à voir avec l’innovation cinématographique. Atteint de pessimisme politique, probablement, mais il avance de quoi sortir de la médiocrité dont les médias font preuve chaque fois qu’ils entendent informer sur l’industrie du cul, incapables qu’ils sont de travailler à partir d’une pensée du nu, mais réagissant à un monde de (com)pulsions.) L’avant-dernier chapitre traite du sens de la fête comme art du désoeuvrement. Un art de plus en plus difficile à pratiquer dans un environnement de saturation consumériste. Evoquant une fête antique qui consistait à « expulser la faim de bœuf », une manière de se gaver, de manger de grandes quantités presque sans faim, Agamben établit des parallèles avec les troubles actuels de l’alimentation, boulimie et anorexie, « dans le syndrome boulimique, c’est comme si le patient, en vomissant la nourriture immédiatement après l’avoir absorbée, et presque sans s’en rendre compte, vomissait en fait déjà pendant qu’il dévore, vomissait et désoeuvrait cette faim animale » et analyse les conditions qui permettent, en se désoeuvrant, de conserver le sens de la fête. Au passage, signalons un formidable éclairage sur le château de K. qui donne envie d’en reprendre la lecture, de faire retour au texte avec promesse d’en ressaisir de nouvelles dimensions. Relecture qui, finalement, en fouillant aux origines romaines du terme et de la fonction d’arpenteur, Agamben projette le personnage à l’interférénce des confins, des limites, de tout ce qu’il a à mesurer dans l’existence entre précisément les autres thèmes du livre : identité, pouvoir, corps, nudité, connaissance, non-connaissance, et plus spécialement les frontières qui traversent ces lieux d’identification du vivre ensemble en instituant un haut et en bas. Dans le système nerveux de ce système de frontières à arpenter, à cadastrer, Kafka situe ce qui torture l’être par excellence… En faisant le lien avec l’histoire, en sondant les langues, en scrutant l’actuel, il me semble que le philosophe met à disposition des outils tranchants. Méditations critiques et élégantes sur des notions cruciales comme la contemporanéité, l’identité, le pouvoir, le corps, la nudité, la fête, l’impuissance… (PH)
C’est l’adaptation pour CD d’une installation sonore effectuée dans une galerie d’art à New York. Andrea Parkins m’intéresse beaucoup pour son travail sur l’accordéon (depuis un très ancien concert entendu au Vooruit où elle accompagnait Eskelin). L’accordéon est toujours présent mais dans un dispositif entre l’installation sonore et la musique d’investigation domestique. Andrea Parkins manipule des objets quotidiens et des surfaces familières, usuelles, d’une maison, d’une cuisine… Elle module la plasticité disparate du bruitage quotidien. C’est un peu perturbant parce que si cela évoque bien un monde connu, même de loin – des sonorités font penser à des actes, des gestes, des manipulations ménagères, des ustensiles, au toucher de certaines matières, aux résonances de tel outil sur tel revêtement, aux hoquets électroniques d’un robot – le rendu est très différent, très éloigné aussi des bruits quotidiens tels qu’on les connaît. En tout cas, dans la vraie vie, ils sont discrets, ténus, diffus, comme accidentels. Rien de tout ça avec cet enregistrement. J’imagine, par exemple, que les surfaces deviennent sonores grâce au placement de micros et au frottement, au toucher de la musicienne, directement, ou par objet interposé. En tout cas, il y a contact. La frontière entre l’objet et la main est bouleversée, les frottements donnent des formes, induisent des développements, des transformations de l’accidentel, favorisent l’émergence d’un rythme, en même temps que s’installe une porosité entre ces objets et le monde proprement musical, il y a construction d’un vocabulaire sonore. J’éprouve un certain désarroi pour en évaluer la réussite (contrairement à ce qui se produit avec les meilleurs Voice Crack), tout en reconnaissant que se dégage une atmosphère particulière, forte. Hantée. (Mais ce n’est pas totalement inédit, il y a souvent ce caractère dans ces tentatives de recyclages, de faire musiquer les objets banals de tous les jours). Sauf qu’il y a l’accordéon connecté à tout ça. Il traîne dans les tréfonds de tous les morceaux (assez longs) comme un sous-marin. Ou tout en haut, au-dessus de la surface sonore, comme un ballon voyageur à la dérive. Il capte les ondes, récolte les vibrations périphériques, toutes les secousses des objets et surfaces manipulés déversent en lui, en ses soufflets électriques, des rubans sonores ondulants, monochromes. Il avale et recrache, essaie des harmoniques faussées, des distorsions chancelantes magnétiques qui attirent, des oscillations dansantes un peu barges qui absorbent dans du liant, juste un courant minimal qui balaie et rassemble tout l’épars dans un même flux hésitant, stagnant. Des chants mutiques, balbutiants, troués et aigus, le genre que l’on prêterait facilement à d’imperceptibles phénomènes paranormaux, la visite d’ombres immatérielles, venues d’autres dimensions, le passage d’êtres et d’objets « revenant », des âmes sonores enfin libérées, futiles, insaisissables, justes des filets sonores, des flashs, des drones sourds. Tout le dispositif semble calculé pour « faire parler » les dimensions cachées de l’accordéon (dont n’apparaissent et ne sont sculptés que les feedback), il est au centre, à la même place, strictement, que le corps de l’artiste, ils se superposent, s’équivalent, ils soufflent et résonnent de la même manière. Identité. Idée. C’est par cette juxtaposition, cet change de corps et d’identité entre elle et l’instrument qui fait basculer la musique dans une fiction, qu’elle raconte, murmure des histoires brisées, (inter)rompues. L’accordéon se coule ainsi dans l’étrangeté de la texture quotidienne des choses et des fantômes. Ondes parmi les ondes. Je voulais surtout dire que je ne parviens pas à me décider si l’entreprise est réussie (sans doute qu’il y a du flottement, le discours n’est pas ferme, il y a exploration), pourtant elle attire mon écoute, je l’écoute en plusieurs situations, au calme recueilli, affairé à la cuisine, dans le tumulte des transports en commun, pour essayer de le faire parler par rapport à des contextes. Qu’importe le jugement final, l’important est bien là : susciter l’écoute, l’envie d’examiner de quoi c’est fait. Andrea Parkins est de toute façon une musicienne qui mérite l’attention. (PH) – 

Un an. La Sélec a un an et comme le dit l’éditorial : « Qui l’eût cru !? » De la part d’une médiathèque que l’on disait dépassée, enterrée par le numérique, à court d’idées !? C’est un magazine original par la forme et le fond qui joue autant la carte objet papier et collecte de posters que les atouts d’une information plus riche sur le Net illustrée de podcast. Alors, évidemment, ce n’est pas le genre de machin énorme qui, badaboum, inonde et bouleverse le marché de l’information sur les musiques et le cinéma ! Non, c’est un truc soigné et sans fanfaronnade, qui mise sur l’effet en profondeur grâce à une séduction « militante » qui opère petit à petit, attirant à elle les déçus, précisément, par l’information dominante qui se vide de sens et de toute passion. (Mais ça, justement, c’est difficile à suivre pour des journalistes qui ont des impératifs d’impacts rapides. Les choses en train de se construire, les processus lents n’ont plus de place dans « l’actualité ». ) – Esquisse du Sommaire du 7 – « Tokyo ! », c’est la ville filmée par trois cinéastes comme un énorme organisme toujours en train de bouger, s’inventer, avalant des hommes et des femmes… On reste au Japon pour aborder la filmographie de Samuel Fuller par « House of Bamboo ». Un focus particulier sur des documentaires montrant, interrogeant, mettant en scène le « faire musical » : 1. un film de Guy-Marc Hinant et Dominique Loulé consacré à David Toop (une interview fleuve sur 












