Une langue passe

Angel Vazquez, « La chienne de vie de Juanita Narboni », Rouge Inside Editions, 348 pages, 2009

angelAngel Vazquez, vous le lirez dans les moindres petites notes à son sujet, est le dernier grand écrivain maudit espagnol. Il passe son enfance et sa jeunesse à Tanger, ville au destin particulier, mêlant les cultures arabe, musulmane, judéo-andalouse… Disputée par les Portugais, les Espagnols, les Anglais, les Français, les Allemands, son sort est organisé en 1923 en zone internationale cogérée avec une représentation marocaine. Tanger jouit alors d’un vaste retentissement. En 1956, elle retourne intégralement au Maroc, ce qui est vécu par beaucoup comme une déchéance, retour à la pauvreté. Après avoir baigné dans ce lieu « magique » habité de langues et d’héritages, Vazquez retrouve l’Espagne franquiste où son profil – solitaire, alcoolique, sale caractère, homosexuel – lui garantit une sévère mise à l’écart. Son livre considéré comme principal, celui où il aurait accompli au mieux la singularité de son style, « La chienne de vie de Juanita Narboni » vient seulement d’être traduit en français et il n’y en a pas d’autres. Il est tout de même décédé en 1980. Singulier, ce texte l’est. Du premier au dernier mot, c’est le monologue de Juanita. Les circonstances changent, les époques défilent, elle soliloque. Au début, c’est le monologue intérieur, normal,  d’une personne entourée des membres de sa famille, de ses amies, se livrant aux activités domestiques ou de loisirs, commentant ce qu’elle fait, font les autres, ce qu’elle voit, ressent. Cette sorte de sous-titre interne qui accompagne le moindre fait et geste extérieur. Jusqu’à l’hypertrophie : on finit par croire qu’elle ne s’exprime réellement qu’ainsi. C’est la seule voix où elle se dit telle qu’elle est. Le seul trait d’union avec l’environnement, les êtres, trait d’union bavard à l’intérieur, mutique en façade. Enfin, trait d’union virtuel. Juanita est habitée par une langue extraordinaire, parfumée, colorée, imagée, spirituelle, aux rythmes changeants, complètement habitée d’une langue très riche, variée, mais cette langue ne dépasse pas ses lèvres, elle remplit sa tête, elle s’y enferme comme un enfant autiste dans un linge fétiche, un doudou, une enveloppe en contact avec le monde extérieur mais qui ne conduit qu’à l’isolement. Elle caresse, chipote, tortille, cette langue-doudou dans laquelle elle s’enfonce. L’éclat de cette langue évolue avec le changement de contexte. Au début, évocation des périodes fastes, il est vif, chamarré, enjoué, provocateur, malicieux. Au fur et à mesure que le contexte se dégrade, que l’isolement social gagne du terrain, que les « internationaux » sont de plus en plus perçus comme des étrangers, sans pour autant se sentir espagnols, au fur et à mesure que la vraie patrie s’estompe, cette « zone internationale », la langue est parcourue d’inquiétudes, de raideurs, de peurs, de pleurs, de regrets, de nostalgies, de pauvreté. Ce tissu vivant qui enveloppe Juanita et la couvre d’une interface vivante avec la ville et sa communauté se nourrit de ce qui a dans l’air. Quand la nourriture se raréfie, la vie de Juanita s’atrophie, se raréfie. La solitude poétique du début, pleine de pirouettes, se transforme en solitude d’une grande tristesse, sans ressources. Il ne faut pas craindre l’ennui d’un monologue trop long. Parce qu’il restitue remarquablement la vie, ses bonheurs, ses malheurs, ses rencontres, ses drames, il offre le décalage surprenant et savoureux d’entendre le commentaire irrévérencieux du personnage principal, en même temps que l’on assiste aux scènes ordinaires de Tanger internationale où elle essaie de faire bonne figure. La réalisation littéraire est mieux qu’une prouesse stylistique, elle est un sujet d’étude remarquable pour sentir, mesurer, étudier le fonctionnement du discours intérieur. Comment ça parle en nous, entre nous et les autres, comment ça peut prendre toute la place. Ce discours incessant sur soi et les autres est aussi un livre sur le silence (ou de silence). La traduction française restitue mal, forcément, les caractéristiques du texte initial écrit dans la langue populaire typique du Tanger de l’époque, connue sous le nom de « hakétia ». « Pour les linguistes, c’est un mélange – hautement savoureux à vrai dire – d’ancien castillan et d’hébreu, métissé d’arabe et de portugais. » (Note du traducteur) Angel Vazquez cultivant sa malédiction au sein du régime franquiste, probablement perclus de nostalgie pour un Tanger perdu, disparu à jamais, cherche à la faire revivre par une création linguistique remarquable, boule de cristal à travers laquelle il revoit la ville, son animation, il en entend les musiques verbales, les conversations. Pour ressortir une énormité mais qui a néanmoins du sens ici, Juanita Narboni, c’est lui. En s’immergeant dans la peau de ce personnage qui ressasse de plus en plus le passé, qui s’enfonce sans fin, irrémédiablement dans la reconstitution de ce qui a eu lieu et ne lui a pas apporté le bonheur mérité, escompté, en cherchant à se justifier, à expliquer pourquoi rien ne lui a réussi et que tout et tous l’abandonnent, l’écrivain se drape dans le linceul d’une langue passée dont l’aura l’enchante, qu’il est peut-être le seul à entendre encore avec une telle acuité, en tout cas le seul à pouvoir la restituer et la conserver de cette manière, dans un texte inusable, hors normes. Savoureux, perturbant, poignant. (PH) – FranquismeUn autre écrivain à Tanger -

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