Howard S. Becker, « Comment parler de la société. Artistes, écrivains, chercheurs et représentations sociales. », La Découverte, 311 pages, 2009
Sociologues, écrivains… Si je connaissais mieux l’œuvre de Becker, j’aurais réagi autrement à son introduction (postulat de départ) selon lequel les sociologues sont enfermés dans leurs modèles théoriques et feraient mieux de s’intéresser aux écrivains, cinéastes, enfin à tous les langages sensibles, non scientifiques, porteurs de représentations du social. Ça me semblait tellement du défonçage de portes ouvertes !? D’abord, il vaudrait mieux éviter de généraliser et de déterminer de quels sociologues et quels écrivains on parle. Pas mal de sociologues que je lis me semblent être des lettrés et se référer à ce que la littérature leur apprend sur leurs sujets d’étude et il me semble que l’apport des lettres a été considérable dans l’évolution des sciences sociales : l’œuvre de Freud est truffée de fondements littéraires (Œdipe, déjà…). Quant aux écrivains, par exemple, il faut aussi voir lesquels ! Mais justement, dans les exemples pratiques, en fin de volume, il y a de quoi être rassuré : Jane Austen, Georges Perec, Italo Calvino… Ce n’est pas Michel Lévy ni Beigbeder… (Encore qu’il y a toujours à apprendre d’un livre.) Autre chose est d’étudier l’échange entre sociologie (tentative de théorisation) et littérature, chassé-croisé de compétences. En tan que lecteur des deux genres, les acquits d’un registre portent sur l’autre vice-versa. Les grands écrivains ne font pas de la sociologie, mais, forcément, leur vision informe, documente des pans entiers de ce qui se passe dans la société. Mais Bourdieu soulignait aussi que plus l’appareil théorique sociologique ou psychologique se vulgarisait plus il procurait des schémas, des ressorts pour action et intrigues des romans de faiseurs… Compétences et représentations. Le livre vaut mieux que ça et est très utile. C’est, je dirais, le genre de manuel théorico-pratique absolument nécessaire pour un travail de médiation en médiathèque (par exemple, au hasard). Avec une méthodologie très didactique, évacuant les présupposés théoriques, justement, mais reprenant comme s’il s’agissait de la première fois la description de ce qui se passe dans un échange social, en énumérant les éléments produits par les acteurs (fabricant de représentations sociales et leurs utilisateurs), à la suite l’un de l’autre et dans leur manière de s’enchaîner – à la manière de Georges Perec, précisément, voilà un sociologue qui a lu l’écrivain et en a appris quelque chose – , Becker rafraîchit, dynamise la perception de ce qui se passe, comment se déroule un échange autour d’une représentation de la société (tableau statistique, photo, roman). Très peu de jargon, il joue à « qui fait quoi », avec un langage accessible à tout le monde. Mise à plat. Il décortique les compétences, du côté des fabricants de représentations de la société mais aussi, en face, chez les récepteurs, les utilisateurs. Ceux-ci, par leurs pratiques, complètent la représentation, lui donnent sens. Dans les technologies de fabrications et de réceptions, les stratégies, elles aussi, sont bien déterminées. Les formulations, les déterminations sont construites pour, en quelque sorte, imposer des points de vue, des conclusions. (Quoique sur ce sujet, l’auteur me semble parfois manichéen : développer une démonstration rigoureuse et complète n’obéit pas à la seule volonté de convaincre le vis-à-vis. C’est aussi une marque de respect de fournir un argumentaire étoffé et cela ne relève pas que du registre de l’autorité. Plus j’explique mon point de vue, ses composantes et leur articulation, plus je donne aussi des armes pour le démonter, pièce à pièce.) Il y a aussi de belles explications sur le travail normal, ordinaire, par lequel se forgent des compétences de lecture, notamment par la comparaison (à la base des sciences taxinomiques) : « Comment est-ce que l’on utilise les matériaux d’une séquence d’images pour créer une compréhension de ce qu’elles signifient, des idées qu’elles communiquent, au-delà de leur simple contenu ? Cela se fait par comparaison, exactement comme les lecteurs de tableaux statistiques trouvent le sens des chiffres en les comparant entre eux. Plus précisément, on regarde deux images ensemble et l’on voit ce qu’elles ont en commun, et l’on considère que ce trait commun n’est peut-être pas le sujet total de l’image, mais, au moins provisoirement, un de ses thèmes. (…) Et ainsi de suite, on compare chaque image qui suit, l’une après l’autre, aux images précédentes, et l’on utilise cette compréhension accumulée des similitudes pour arriver à une compréhension du sens de la séquence entière. » Il analyse des photos de Walker Evans, Robert Franck pour démontrer comment ces créations d’images, sans faire de la sociologie, et parce qu’elles ne font pas de la sociologie, informent le sociologue d’une manière innovante. S’agissant d’organiser un peu sérieusement le travail de médiation culturel (un exemple au hasard : en médiathèque), un chapitre comme « Le travail des usagers » incluant des paragraphes intitulés comme ceci « Qui sait faire quoi ? Les communautés interprétatives » s’avère fondamental pour bien se situer dans une interaction entre un fabricant et un usager dont il faut pouvoir, dans la médiation, évaluer les compétences (sans faire passer un QCM), pour cibler au mieux conseils et explications adaptés. « On traite les représentations comme on a appris à le faire. Elles semblent évidentes à ceux qui savent déjà tout ce qu’ils ont besoin de savoir pour en extraire le sens, et complexes, exigeant plus d’attention, à ceux qui n’ont jamais rien rencontré de semblable. Tous, dès l’enfance, nous avons appris à élaborer ce genre d’objets,, mais, pour toutes sortes de représentations, nous n’avons ni la formation ni l’expérience requises. » Standardisation, machine infernale. Un beau chapitre, bien utile pour le travail sur le terrain, est celui qui concerne la « standardisation et l’innovation ». Les processus qui conduisent à renforcer les formations de représentations standard sont, là aussi, saisis sur le vif, dans leurs fonctionnements banals, rappelés à la conscience dans leur évidence simple. (Toujours selon cet esprit de travail qui consiste à avancer en démontant les registres d’imposition, d’autorité. À la manière de Bruno Latour, abondamment cité du reste). Le « départ » est basique : « Chacun évalue ces parties de l’article selon son choix, sachant que le matériel lu ou ignoré contient juste ce que l’on croit qu’il contient, parce que c’est comme cela que tout le monde procède couramment. Cela veut dire que les caractéristiques du produit fini doivent être conçues pour satisfaire des types d’utilisateurs bien définis. Doivent ? Oui, c’est impératif si l’on veut que le produit continue à recevoir le soutien de tous ceux qui l’utilisent actuellement, chacun à sa façon, et que se trouve ainsi justifiée la perpétuation de ce genre de produits. » Autour de cette explication, de nombreux cas concrets, puisés dans le cinéma, dans le contact direct avec des étudiants et surtout dans l’analyse de la standardisation des articles scientifiques sont de nature à ouvrir les yeux aux plus sceptiques quant à la réalité de cette standardisation. Parallèlement, le tableau clinique de l’innovation est tout aussi éloquent. Par exemple, toute innovation dans la présentation de données statistiques en tableaux pourrait rendre compréhensibles d’autres perceptions, diversifier l’usage et la lecture des chiffres, mais cela est très mal perçu. Les tableaux les plus utilisés, tombés dans l’usage public, sont très rapides à lire. De nouvelles dispositions exigeraient de se familiariser avec d’autres logiques, impliqueraient de s’arrêter, chercher à comprendre. Or, « les usagers de représentations ont tendance à penser que leur temps est trop précieux pour le perdre à apprendre de nouvelles méthodes ; ils veulent aller droit au savoir qu’ils peuvent mettre à profit. » Un principe que l’on peut étendre à tout type de représentation, scientifique ou artistique : rapidité d’accès, facilité (ne pas se casser la tête, évacuer l’exigence de l’attention), rentabilité, utilitarisme. Croiser les regards, les techniques pour enrichir les outils cognitifs. Les développements qui suivent, en passant par une très belle explication de l’utilité des modèles théoriques que l’on a trop tendance à rejeter comme coupés du quotidien, jusqu’à de belles démonstrations cliniques autour du travail d’Erving Goffman et des trois écrivains précités, conduisent à une conclusion avec laquelle l’accord ne peut qu’être complet ! Je comprends et partage tout à fait le point de vue qu’il défend (il avoue « prêcher » dans les deux dernières pages) : comment le partage des compétences de représentations entre différents domaines, scientifiques et artistiques, peut conduire à innover, à inventer de nouvelles explications, nouvelles approches, à déjouer les registres d’autorité. Bref, influer sur la bonne dynamique démocratique qui a besoin d’évolution au niveau des représentations, tant chez les fabricants que chez les utilisateurs. « Je suis en outre convaincu que tous ceux qui sont impliqués dans la production et l’utilisation de représentations de la société sont pour quelque chose dans le produit fini, et je suis particulièrement convaincu que les usagers des représentations jouent un rôle critique. Les fabricants de représentations ont beau faire, si les utilisateurs ne remplissent pas leur rôle, l’histoire n’est pas racontée, ou bien elle n’est pas racontée comme les premiers l’avaient prévu. » Comment fonctionne le mécanisme de standardisations et d’innovations, au niveau des compétences de compréhension et de tolérance des publics, voici bien une matière à creuser si l’on veut effectuer au mieux entre travail de dialogue avec les usagers d’un lieu culture public (disons une médiathèque, à titre d’exemple). Sans produire un discours d’autorité, d’imposition de valeurs. Mais en rendant accessible la part d’innovation de biens des musiciens et cinéastes dans leurs représentations de la société (toute musique, tout film est aussi, au sens large, ce genre de représentation) qui, du fait de l’attrait de la facilité, exige trop de temps. La médiation à ce sujet consiste, simplement, dans une conversation de type ordinaire, à rapprocher l’habitude des standards du terrain de l’innovation. Faciliter l’accès, familiariser, réduire la distance, faire gagner du temps sur l’effort à produire pour prendre plaisir à l’innovation. Ce travail est important à produire dans les lieux de la politique culturelle publique parce que les artistes innovants ne doivent pas être soutenus uniquement pour leurs beaux yeux : ils font évoluer les compréhensions, les compétences de plaisir face aux systèmes de représentations artistiques, les capacités à renforcer les dynamiques innovantes, ils luttent contre la sclérose des représentation standard, à condition que leurs histoires soient correctement racontées (lues, entendues). On est là pour aider ce processus d’assimilation, d’échange. (PH)





J’étais attiré par ce petit livre inattendu. Parce que je trouve passionnantes les questions d’ascèses que les individus s’organisent pour s’installer durablement dans une discipline créative (ici l’écriture) faite d’incertitude permanente à affronter (Cfr. « Le Travail créateur » de Pierre-Michel Menger). Mieux les appréhender peut aider à mieux organiser soi-même son ascèse d’amateur d’art, de médiateur culturel, de mieux appréhender comment fonctionne tel ou tel créateur… Le lien abordé par Murakami (du moins selon la promesse du titre) entre une ascèse sportive au service d’une ascèse de création littéraire me semblait encore plus intéressant. Je ressens personnellement que certains états que l’on peut atteindre dans une pratique sportive, la relation au plaisir du mouvement, les sortes d’états seconds que l’on peut traverser, les sensations de « voler », de brûler et de se consumer dans l’effort qui, à certains moments, se manifeste comme une force que l’on ne soupçonnait pas receler, quelque chose dans ces moments semble toucher, stimuler une sorte de magma interne où puise l’imagination. Les deux forces, celle qui habite le corps dans certains exercices où, comme on dit, il finit par s’exprimer et celle qui se manifeste quand le cerveau crée, façonne, donne corps et concept à des idées, paraissent quelques fois provenir d’un même principe mais sans rien d’explicite, comme si chacune des activités se réfléchissait dans l’autre. Elles sont toutes les deux des manières d’éprouver le passage de l’être dans l’espace, dans le temps… Murakami n’est pas un dilettante. Il court depuis plus de vingt ans, entre 200 et 350 kilomètres par mois, au moins un marathon par an, une fois un hyper marathon (100 kilomètres), du triathlon… (Par comparaison, j’effectue plus ou moins 500 kilomètres par mois, mais à vélo, et quand je cours, je fais ce que je peux !) Musculation et imaginaire. Sur ce qui m’intéresse, je ne découvrirai rien dans ce texte. C’est en grande partie la description des entraînements, de la transformation de sa morphologie, des épreuves qui constituent des étapes importantes dans la création de son style de coureur. Il restitue bien, aussi, le plaisir que ça lui procure, en tant qu’activité qui lui est naturelle, faite pour lui (même si elle implique toujours la souffrance). Les pages où il évoque le développement de son appareil musculaire sont à retenir : comment préparer ses muscles à une épreuve, physique mais mentalement aussi. Il en parle comme d’une entité distincte, étrangère, qu’il faut éduquer, mieux, dompter, dresser, en les faisant travailler, en leur parlant aussi. Les muscles et le corps réaliseront d’autant mieux le défi qui leur est lancé, que l’on veut relever, si on les imprègne bien de ce que représente l’exercice, de l’image de ce qu’ils doivent affronter, surmonter. C’est en effet une sensation étrange. Avant une épreuve, on se prépare musculairement, mais mentalement aussi, on amadoue en esprit les obstacles : on visualise la course, on se familiarise avec la durée en se représentant le dessin du circuit, en repassant mentalement plusieurs fois les passages difficiles… Ce travail mental, en quelque sorte, s’installe dans les muscles, en même temps qu’on les fait travailler pour qu’ils soient prêts à produire l’énergie demandée, au bon moment. Le muscle et le mental semblent faits de la même fibre. Ils servent à rêver, à se projeter. Courir et écrire. Le chapitre censé explicité les liens entre courir et écrire est quelque peu décevant. À part les aspects liés au fait d’apprendre à se connaître, de s’habituer à l’effort, de renforcer la volonté et la concentration, il est dit peu de chose. « En ce qui me concerne, la plupart des techniques dont je me sers comme romancier proviennent de ce que j’ai appris en courant chaque matin. Tout naturellement, il s’agit de choses pratiques, physiques. Jusqu’où puis-je me pousser, Jusqu’à quel point est-il bon de s’accorder du repos et à partir de quand ce repos devient-il important ? Jusqu’où une chose reste-t-elle pertinente et cohérente et à partir d’où devient-elle étriquée, bornée ? » Ce n’est pas rien dans le tableau général d’une technique de soi, d’un art de vivre, de gérer ses positionnements et ses potentiels. Mais j’aurais aimé plus d’introspection, une tentative pour toucher des mots, de manière plus précise comment ces deux disciplines, courir et écrire, élaborent parallèlement leurs styles propres, en osmose ! Il affirme que sans cette habitude de courir, ses livres auraient été différents, mais : « Concrètement, en quoi auraient-ils été différents ? je ne saurais le dire ? Mais quelque chose aurait été profondément autre. » Une piste de travail pour une exégèse ? À certains moments, il dit des choses assez belles qui effleurent magnifiquement le sujet : « Ceux qui respirent calmement, de manière mesurée, sont les vétérans. Leurs cœurs, immergés dans leurs pensées, égrènent lentement le temps. Lorsque nous nous croisons sur la route, nous écoutons nos rythmes respiratoires, nous sentons la façon dont l’autre mesure le temps. Cela ressemble beaucoup à la manière dont deux écrivains perçoivent leur diction et leur style respectifs. » Les cœurs immergés dans leurs pensées, c’est vraiment l’image qui décrit très bien cet état que l’on atteint dans un effort prolongé, reposant sur une mécanique lente et longue, et cette manière d’égrener le temps, comme la matière imaginaire dont nous provenons, une sorte de plongée dans ce qui nous fait respirer, au propre comme au figuré. Et évoquant le rapport à l’aspect compétitif inhérent socialement au sport, même s’il a régulièrement participé à des compétitions en cherchant à accomplir les meilleurs chronos, il se dit peu attiré par le classement par rapport aux autres. Ce que réalise sont des comparatifs, l’important est le rapport à soi. Il introduit une belle notion de « fluidité » comme étant l’essentiel à atteindre et qui rejoint, à mes yeux, l’état du cœur immergé dans ses pensées : « Notre qualité d’être vivant ne tient pas à des notions comme le temps que l’on réalise ou le rang, mais à la conscience que l’on acquiert finalement de la fluidité qui se réalise au cœur de l’action. » Courir et vieillir. Courir (ou autre pratique régulière sportive plus ou moins intense) conduit aussi à rencontrer plus vite, de manière évidente, les signes du vieillissement, permet de les affronter plus ouvertement, de s’y habituer, de s’adapter. On plafonne, on ne progresse plus en dépit d’entraînements aussi sérieux et structurés, il faut se faire une raison, revoir ses objectifs, ses attentes… (PH)

J’ai été surpris d’apercevoir (comme on distingue au loin les signes d’un embrasement irrémédiable) l’explosion luxuriante de street art dans la pauvreté patente d’un coin du Portugal comme Olhao. Je regrette de n’y avoir pas consacré plus temps, cela mérite certainement autant d’attention, si pas plus, que l’actuelle exposition de la Fondation Cartier (Paris). Alors que ce blog se veut le reflet d’une pratique de l’attention (à élaborer, en tâtonnement vu les sujets et les objets d’attention diversifiés, exigeant des compétences multiples, chaque fois spécialisées), pour le coup j’ai repéré sans plus, pas été plus loin qu’un regard touristique. Pourtant la collection de signatures masterpieces sur les hangars et dépôts (industries encore en activité ou entrepôts à l’abandon, vestiges marin-urbain d’une économie de la pêche en souffrance) était impressionnante. La variété des thèmes, des techniques et des styles semblait très grande. Le mélange de lettrismes graphiques géants avec des images figuratives très développées étonnant (recyclant des imageries « populaires », BD, mangas et autres imageries normées). La quantité forgeait le respect. Il aurait fallu quadriller le territoire, photographier rue par rue, mur par mur, cartographier ! La misère comme contexte obligé du street art ? Dans cet exemple portugais situé de plus dans une région où la vie culturelle ne semble ni débordante ni exubérante, c’est peut-être de plus la seule issue de se sentir appartenir à une culture mondiale, impliquée dans « ce qui bouge et fait bouger les choses, de s’inventer un futur ? C’est peut-être la meilleure discipline, la plus « proche », la plus accessible et la plus efficace pour « soigner sa tête », se respecter et respecter les autres. Est-ce une « simple » copie des modèles américains, y a-t-il des styles locaux, des traits liés à la culture lusitanienne, comment s’effectuent les appropriations, les personnalisations (j’ai peu de repères et, même sans être un spécialiste picturale, j’en aurai beaucoup plus pour jauger une peinture « normale », j’identifierai plus aisément s’il s’agit d’un vrai travail ou de la production d’un peintre du dimanche – ce qui est loin d’être un statut infâmant) !? Il y a dans cette petite ville côtière, aux ruelles plus ou moins borgnes près du port, évoquant de loin son histoire arabe, un terrain d’investigation très riche et qui rejoint les remords de vacances (tout ce qu’on n’a pas fait) ! Je me suis contenté de clicher quelques pochoirs, ailleurs, où je ne les attendais pas (contexte pas très urbain à première vue), dans Monchique, petite bourgade haut perchée, surmontée d’un couvent à l’abandon entouré de chênes liège où des restes d’azulejos évoquent presque une prophétie de street art ! Reste à savoir si ces pochoirs appartiennent à des artistes locaux ou de passage (le magnifique pochoir de K7 audio, il me semble l’avoir vu ailleurs). Quelques autres échantillons, plus politiques (les têtes coupées de personnalités décideuses, la sempiternelle silhouette du Che…), découverts à Silves… Repères, reconnaissance. Les peintures de rue, sur les murs, les trains, les palissades de travaux, les trottoirs, font partie du décor, c’est devenu naturel. Je les considère comme étant à leur place et s’adressant à moi (comme à tout passant, le public est celui de la rue), ils induisent une autre attitude de rue. On regarde autrement tout l’environnement urbain dès lors qu’on est attentif à cette créativité, à ces œuvres qui y sont exposées et qui requièrent notre attention. Plus que ça, qui interpellent et incitent à développer de nouvelles compétences : car comment, sinon, évaluer ce type de production artistique qui sera considérée comme nulle si on cherche à lui appliquer des méthodes de jugement inadéquat ? Quels points de comparaison, quels critères, quels sont les signes d’une œuvre de qualité ? Rien qu’en cherchant à répondre à ces questions, on entre dans une autre manière de regarder et de marcher en ville. La rue devient un lieu d’éducation aux valeurs individuelles, d’initiation aux valeurs esthétiques. Né dans la rue, une exposition institutionnelle. Pour le reste, je me méfie des processus de reconnaissance des arts populaires un peu condescendants. Du genre « on a longtemps considéré telle expression comme art mineur, aujourd’hui la critique a évolué et la considère comme art à part entière, voilà qui remet en cause les hiérarchies établies ». C’est sommaire et, finalement, ça n’explique pas grand-chose. (Richard Shusterman, « L’art à l’état vif »). Il n’y a pas de hiérarchie à respecter en soi, mais une certaine manière de s’y attaquer a aussi considérablement aidé les industries culturelles à amplifier leur emprise, leur offrant des armes faciles pour légitimer tout et n’importe quoi… Il faudrait déjouer les dynamiques de reconnaissance dont l’objectif est avant tout de maintenir les règles du jeu, de perpétuer le système hiérarchique qui a besoin de nouveaux postulants à faire patienter avant de les promouvoir… L’exposition à la 














C’est une grande pâture, quasiment le dernier vestige paysan au coeur de Casteau. Elle était traversée par plusieurs magnifiques chênes (aussi parmi les derniers de cette taille sur le territoire de cette commune, beaucoup ont été massacrés lors des constructions, souvent en dépit des réglementations…). Fin juin (ou début juillet), après une tempête, un des chênes les plus imposants s’était en partie cassé, une grosse branche abattue, comme un grand mât et sa toile affalés. Repassant là plusieurs semaines après, rien ne s’est arrangé: toute la mâture est rompue. Probablement que la main de l’homme l’y a aidé (au prix du bois et vu la quantité de stères dans un arbre de cette voilure). Première image un peu banale: celle du cormoran baudelairien, déchu, étalé, privé de sa superbe. Et de fait, c’est impressionnant , émouvant, de voir un arbre d’une telle prestance rayonnante, du jour au lendemain, étalé au sol, ses branches disposés de part et d’autre du tronc brisé, comme des ailes mortes. Fameux sinistre. Dans le cadre d’un territoire qui s’appauvrit progressivement, c’est aussi le symbole du manque de soin et d’attention apporté à la nature, au cadre de vie. (PH)




Artiste invité, tache de naissance, soirée découverte. Il y a, comme toujours, plusieurs fils narratifs superposés, entrecroisés, enchevêtrés dans La Sélec 6 , qu’ils soient cinématographiques, musicaux ou textuels. Histoires d’amours, histoires d’une ville, histoires de crimes, histoire en images du dub, histoires d’explosion de rires sous les tropiques, d’électrochocs, de trilogie électronique, des poubelles de Cup cave… Et puis, il y a quelque chose qui fait tache, un point qui aveugle l’ouïe, une focale qui disperse le narratif, le fait rayonner au-delà du racontable. Tout ça à partir d’un instrument bien traditionnel, le banjo. Un banjo qui devient autre chose, sort de son lit et de ses préfigurés et rend possible de l’inédit, de nouveaux angles d’écoute. Une tache qui permet de toucher, entendre la naissance d’une nouvelle histoire musicale. Celle d’un individu inventant sa musique. Essentiellement Paul Metzger qui était l’artiste invité pour la soirée découverte de cette Sélec 6 (à la 












C’est un ouvrage incontournable (que je lis bien tard!) pour secouer une réflexion de fond sur la mise à jour des politiques culturelles publiques adaptée aux déclarations grandiloquentes sur l’avènement de la société de la connaissance. Dans cet esprit, « Le Capitalisme cognitif » est bien utile pour penser un avenir utile des médiathèques-bibliothèques, en échappant au misérabilisme et les solutions de charité liées à la disparition de ce qui a fondé leur modèle de fonctionnement, le média physique. Il y a toutes raisons de leur profiler un futur de manière volontariste, en rouages indispensables du nouveau modèle sociétal basé sur l’économie de biens immatériels. Qui, mieux que les bibliothèques et les médiathèques sont à même d’œuvrer de manière innovante à transformer les informations sur les musiques et les littératures en biens publics, partagés, non-mercantiles, susceptibles d’inspirer l’intelligence collective dont parle beaucoup Yann Moulier Boutang, professeur de sciences économiques à l’Université de Compiègne et directeur de la revue Multitudes ? Son livre entend traiter les problèmes de front alors que la gestion quotidienne des transformations en cours, larvées, donnent l’impression de contourner les questions qui fâchent, de vouloir concilier les inconciliables, bref de chercher le statu quo. L’auteur donne le ton dans l’introduction : « La crise du politique, de la représentation dont on nous rebat les oreilles ne relèverait-elle pas tout simplement d’une rareté des idées politiques ? » Pour autant, épidermiquement, j’ai commencé par être allergique à ce texte : je l’ai ressenti comme un truc marketing empruntant le style manager, un peu gourou de secte exhibant des schémas comme des power points manichéens ! Cet effet négatif tient à certains aspects : l’impression qu’il donne qu’il aura fallu attendre Internet pour que des cerveaux puissent travailler ensemble alors que les conditions de la transindividuation existent depuis longtemps et ne se limitent pas à l’échange via des ordinateurs, l’utilisation trop large de certaines notions qui évacuent les nuances et la prise en compte du réel, par exemple l’abus qui est fait de la notion « d’intelligence collective ». comme si elle était une et indivise, force surnaturelle objectivable et que cette « intelligence collective » circulant par le biais des réseaux cerveaux-ordinateurs allait transformer le monde… « Internet qui devient le nouveau bien commun planétaire de l’intelligence collective » : je vois bien ce qui est visé, et c’est en partie juste, il y a du vrai qu’il faut clamer, mais le choix de la formulation fait un peu « curé » et oublie qu’Internet est aussi le « nouveau bien commun planétaire de la bêtise collective » vu que les cerveaux qui y ont recours et s’y connectent ne sont pas tous irrigués par les mêmes biens, les mêmes préoccupations… Mais il faut dépasser cette impression, le livre vaut mieux que ça. Changement d’économie. Les connaissances et la créativité ont toujours été essentielles au développement du capitalisme traditionnel. Mais selon des processus qui subordonnaient les circuits innovants à une économie détruisant une grande quantité de biens matériels (matières premières, énergie fossile, ressources humaines physiques) pour produire d’autres biens matériels commercialisables… Ce qui correspond à un mode d’exploitation de l’homme qui a engendré le droit du travail, la prolétarisation, l’évolution du salariat… La différence serait qu’aujourd’hui la créativité nécessaire au développement du marché peut parfaitement échapper aux circuits du capitalisme traditionnel. L’importance des services et des externalités positives devient de plus en plus grande. La production de biens intangibles, immatériels va prendre progressivement le pas sur la production de biens matériels. Non pas que celle-ci va disparaître, loin s’en faut, nous sommes aussi dans une société de plus en plus matérialiste, mais le capital immatériel, les connaissances, « l’intelligence » vont devenir la matière première la plus prisée, celle sur laquelle un nouveau système capitaliste, le capitalisme cognitif, va se développer. La possibilité de ce capitalisme cognitif s’effectue du côté des communautés de chercheurs utilisant les logiciels libres, l’open source, échangeant directement leurs savoirs pour les cumuler, les faire fructifier, élaborer les ressources premières de la future société en obligeant repenser tous les rôles en ce compris les principes de « redistribution ». L’actuel capitalisme et ses industries culturelles tente lui de s’assujettir les germes de ce nouveau capitalisme, de l’exploiter comme possibilité de mieux prendre possession du mental des populations. (« Car la ressource dont le capitalisme cherche à se rendre maître aujourd’hui est l’intelligence collective, la créativité diffusée dans l’ensemble de la population. ») 

C’est une bonne idée de faire venir à Mons l’exposition sur Haring qui avait été montée à Lyon. L’occasion de réviser ses idées reçues sur un artiste dont, si on l’a suivi de loin, on connaît surtout son étonnant merchandising (ses traits, ses croquis, ses figures ont été partout, y compris sur des verres que l’on recevait en faisant le plein à la pompe à essence). L’occasion de s’interroger sur une telle contagion traversant des milieux très différents, des plus branchés aux plus généralistes. Ce qui ne s’opère pas sans, à l’origine, un talent puissant et dynamique, intransigeant dans son « projet » et tout autant soucieux de séduire. Une pratique de l’art exigeante mais immédiatement soucieuse de l’autre, de ce qui vient de l’autre et de ce qu’il reçoit en échange, ce qu’il en fera. En redécouvrant un peu le personnage et son processus créatif, il me semble particulièrement un artiste immergé dans son époque, filtre et éponge à la fois, identifié et identifiant des forces distinctes, des directions, des motifs, actif et militant dans le groupe social qui l’entoure avec ses ramifications, étroitement imbriqué dans les échanges humains, spirituels, formels et informels qui forment une époque. Si bien que ce que restituent avant tout ses œuvres, ses grandes toiles surtout, c’est une sorte de mire sans cesse en mouvement, la mire de la transindividuation, du magma microbien, bactérien, amibien dans lequel se forge les dessins, les motifs dune culture. Par rencontres, étincelles, rejets, fusions, accointances, frictions. De loin, personnellement, dans ce premier contact de l’œil qui balaie la surface de l’œuvre, je ne distingue rien, sinon un ensemble de points, de lignes, de traits, liant et déliant. C’est là-dedans que l’on est. Les éléments qui aboutissent à une représentation de ce qui se passe dans la mêlée d’une époque se forge en passant de l’un à l’autre, devenant traits d’union, construisant petit à petit des sens figuratifs. Des frises abstraites, des jets de lignes indiquant des mouvements, multiplication graphique et stylisée de toutes ces conventions iconographiques qui indiquent le mouvement, l’oscillation, la vibriation, ou le fait que telle forme, telle silhouette, telle entité a forcément à voir avec ce qui l’entoure. Avec cette conséquence que ces oeuvres n’ont pas vraiment de bord, ça commence et ça continue hors de la représentation. Ces frises ressemblent aussi certaines fois à des circuits informatiques ou à ces labyrinthes infinis de certains jeux vidéos semés d’embûches, d’angles carnassiers, de trappes sadiques… (Mais aussi ces labyrinthes spontanés que l’on gribouille dans l’ennui des cours, d’une conférence ou d’une conversation téléphonique, emboîtant de la pointe de son bic un module après l’autre, sans réfléchir.) A l’intérieur de ce grouillement qui nous traverse, et qui représenterait les projections de bouts de musiques, d’images, des pixels d’émissions de télévisions, de sentiments, de désirs, de haines, des bribes d’idées politiques, des extraits d’idées reçues, des informations économiques broyées, des schémas de danse, tout ça qui nous constitue et nous nourrit, petit bout par petit bout, là-dedans, dans ce bouillon de culture qu’il scrute au microscope (ou dans ce ciel de constellations qu’il explore au télescope) il voit des formes, distingue des scènes, des thèmes. Avec une manière bien à lui de rapprocher les différentes époques et géographies de l’histoire de l’art, préhistoire, art oriental, cubisme, art de la rue et art savant. Cette manière tiendrait à sa technique basée sur la rapidité et le plaisir du trait, le coup de pinceau. Une sorte de calligraphie élaborée, raffinée, sous psychotropes. Le bien dessiner, le bien peindre, voluptueusement exercé dans la vitesse d’exécution. Le coup de pinceau est en effet phénoménal, dans sa vision globale et sa synthèse figurale. Quelque chose d’inné, comme le coup de patte chez un jeune chat est déjà exécuté à la perfection, avec gourmandise. Ajouté à cela un sens de la couleur qui flashe… – Il y a assez d’informations disponibles sur ce peintre, je tenais juste à exprimer un des éléments qui a contribué au plaisir de visiter cette exposition à Mons. (Même si, sous certains aspects où une comparaison est permise, je préfère le travail de Penck). Il y a deux lieux à visiter : le BAM et les Abattoirs, très bon accueil et, pour une fois, beaucoup de visiteurs. Aux Abattoirs, la présentation complète de l’immense frise réalisée sur des panneaux de métal et la reconstitution de la Pop Shop Tokyo. Admirer au passage le « Keith Haring » réalisé par l’équipe du Dynamusée (équipe pédagogique du BAM). Un seul regret : un travail sur la musique aurait été possible, quand on sait l’importance qu’elle jouait dans le processus créatif du peintre (moteur, immersion dans cette combustion transindividuelle). Des caissons sonores avec des bandes sons de l’époque auraient pu être réalisés, des casques mis à disposition pour les visiteurs désirant regarder avec les oreilles envahies de musiques… (PH)







L’effet aérien et brillant évoque celui d’une apparition, quelque chose qui est peut-être là, qui interpelle, mais sans certitude – le passage du soleil aveuglant à la pénombre douce de la chapelle fait que l’œil ne saisit pas directement s’il y a quelque chose à voir, et si oui de quoi il s’agit. Cela m’évoque, confusément, le clinquant et l’empesé liturgique (les calices et autres ciboires précieux, les autels et tabernacles rutilants, les candélabres, les dorures, les robes décorées, scintillantes, l’envol d’encens, les clochettes, les choeurs…), des souvenirs de messes, un passé de pratiques religieuses. Ça ressemble aussi à ces bouquets de lumières vers lesquels on vient allumer des cierges pour amplifier le peuple des petites flammes votives, entretenir la foi, les souvenirs… Mais cette impression est fugitive, préambule fugace qui, néanmoins, donne du sens à toute la profondeur spirituelle de cette installation. Un angle droit, posé au sol et s’élevant dans le vide de la chapelle. Chaque partie de l’angle, l’horizontale comme la verticale, peut être pris d’abord comme le reflet de l’autre. Jeu d’ombre. Une grille de 825 parallélépipèdes d’aluminium lissé, miroitant. Une grille comme un filet mathématique, un tissu neuronal de plaquettes identiques, et en même temps une incroyable dentelle. Les éléments, en décalage géométrique (rangées alternées), sont agencés pour refléter l’immatériel qui passe dans l’intervalle vide des éléments en vis-à-vis et renvoyer les bribes de manifestations de vie happés par le canevas du plan opposé. (Transcendant la manière dont les doigts se croisent en la prière, dont les regards biaisent avec le réel et l’irréel quand ils plongent en l’être). Jeu complexe de miroir qui diffracte l’image de ce qui s’y projette, la spiritualise, l’achemine vers le royaume des ombres. Ce dispositif minimal et rigoureux, érigé là comme outil pour établir la preuve ou non qu’en ce lieu sacré passent des esprits et s’effectue le commerce avec l’au-delà devient aussi une porte par laquelle l’image des visiteurs est happée, transformée, absorbée par les plaquettes réfléchissantes et conduites “ailleurs”. Une grille à travers les mailles de laquelle s’incarnent et se désincarnent les flux de vie (couleurs, images, déplacements fluides de corps invisibles, aura des individus attentifs à l’esprit du lieu…). Mystère. Par les deux portes de la chapelle, les lumières de la ville rentrent, le vent fait onduler le plan vertical. Le déplacement des corps dans les faisceaux lumineux crée des effets de couleurs et de luminosité remarquables sur la sculpture, des projections. La sculpture, recevant ces manifestations, change de matière et de nature, se fait « paysage d’événement », d’apparition, relève soudain de l’intangible. Ce sont des effets semblables à ce qui se passe à la surface de l’eau quand le reflet d’une figure humaine s’y pose tranquille jusqu’à ce qu’un coup de brise la parcellise, l’éparpille. Y a-t-il encore une surface réfléchissante en tant que tel ? Où s’en va l’image ? Que devient-elle ? Ces plissements qui la déforment et l’emportent, l’évanouissent vont-ils révéler quelque chose d’inconnu, d’inédit sur le monde des images ? Moment de magie. – Bien sûr, ce n’est pas sans ressemblance avec les grillages des confessionnaux qui servent à libérer et enfermer ce que contiennent les coeurs et les espaces mentaux: sauf qu’ici tout l’incontrôlé des êtres qui s’y reflètent comme autant de petits aveux joyeux, est amené en quelque sorte à la lumière, est visible à l’infini, moiré sur les 825 plaquettes, comme sur un miroir une buée attestant la réalité de la vie organique… Plus une tombe (le confessionnal qui engloutit) mais un vaste écran ajouré, où convergent les vies intérieures. Une désacralisation précieuse qui ne sacrifie pas l’enchantement. (Je sais peu de chose sur l’artiste : née en 1962, vit et travaille à Lisbonne, semble multidisciplinaire, aurait collaboré à des travaux modernisant la pratique traditionnelle de l’azulejo, est représentée par une galerie madrilène… ) (PH) – 

