Des signes d’inattention.
Quand les trois adolescents qui ont braqué le fourgon de la Brinks (Tremblay-en-France, 24/04/09) disent ne pas avoir réalisé ce qu’ils faisaient, découvrir après coup la gravité de leur acte, il faut prendre ces déclarations au pied de la lettre et les entendre comme signes importants de ce qui est en train de se dérégler. Réagir, face à de telles actions, en renforçant l’appareil répressif des mineurs, c’est manifester le plus grand mépris, l’incapacité d’entendre ce qui se passe dans ces cerveaux de jeunes. Ce serait du coup nier la responsabilité d’adultes impliqués dans ce que le monde est devenu et ce qu’il occasionne comme transformations des repères du désir chez les adolescents. Nier l’impact de nos politiques sur l’état du monde et donc sur les cerveaux de ces jeunes tout en les punissant pour l’impact de leurs actes sur un fourgon transporteur de fonds, c’est engendrer, quelque part, l’incompréhension, favoriser un peu la haine. Il faut faire évoluer la législation en fonction de ces évolutions de la plasticité cérébrale déterminées par l’impact des industries de programmes (entre autres). – De même, s’il est vrai que, comme le déclare le journaliste Nicholas Carr, la pratique de l’Internet transforme les capacités cognitives, altère le potentiel de concentration, diminue l’appréhension de concepts, au nom encore une fois d’une plasticité cérébrale influencée par la manière dont les activités intellectuelles sur écran conditionne le travail de l’intelligence, de même il faudrait adapter de nombreux aspects de la législation parce que cela transforme les notions de responsabilité, de préméditation… Extrait d’une interview : « On attend désormais les informations comme elles sont fournies. Comme un flux de particules s’écoulant rapidement. Mais ce que nous semblons perdre, c’est la capacité pour la lecture profonde, compétence que nous avons acquise quand nos cerveaux se sont adaptés à une autre technologie de l’information, le livre. Il y a des centaines d’années. De nombreuses études montrent que l’hypertexte, le multimédia et les interruptions inhérentes au Web rendent plus difficiles la concentration, la mémoire à long terme, la compréhension et la synthèse de concepts difficiles… » (Libération, 28.04.09) C’est une déposition intéressante, sauf que ces modifications de l’utilisation du cerveau n’est pas un diagnostic d’idiotie galopante! – En ressassant ce genre de données, et en marchant dans la ville (genre Charleroi), l’apparition de pochoirs évoquant mai 68 génère des impressions ambivalentes. Un message de nostalgie si l’œuvre est le fait d’anciens, nostalgie pour un acte manqué, perdu, une « chance » qui ne reviendra plus. Mais s’il s’agit d’une inscription réalisée par un jeune, elle est le reflet d’un manque. Manque d’une révolte structurée. Et comme tout manque, douleur, difficulté à voir par où, comment et pourquoi lutter, sachant que Mai 68 n’a pas abouti, un coup dans l’eau, une porte fermée. Il faut trouver autre chose. – Ce manque est décliné partout dans la ville, dans les autres pochoirs, dans ce nœud coulant peint sur les murs où s’étrangle la perspective de jours meilleurs. Quand le réel ne fait rien d’autre que de tendre la corde avec laquelle se pendre… Le manque est aussi dans les affiches de distractions ringardes vantant l’exhibition de monstres préhistoriques, dans les ruines exposant les restes abstraits de vies domestiques fantomatisées par la destruction, en plein cœur urbain ; il est aussi à l’œuvre dans la réalisation de pots fleurs, en récupérant deux pots en plastiques, en les perçant de petits trous pour que l’eau ne stagne pas dans la terre et magnifiquement exposé dans le kitsch de cette épicerie polonaise qui, avec le temps et la dégradation de l’ensemble des biens et services offerts dans la rue, en devient réellement la plus belle vitrine, la plus propre, la plus riche et clinquante alors qu’elle semblait désuète il y a quelques années ! Dans ce contexte, pas étonnant que la boîte Campbell nous revienne dans la gueule fleurant bon le “concentré de conneries” ou que l’art de la rue nous renvoie une image de prostration sur le trottoir. – Il faut trouver autre chose pour que “la vie retrouve sa place en effaçant le marché, ce n’est sans doute pas uniquement du côté des grandes manifestations, mais en mobilisant le plus grand nombre de jeunes, massivement, pour retourner vers le livre, le temps long de la lecture concentrée, c’est en évitant les modes de consommation rapide des musiques, mais en prenant plutôt le temps de les découvrir, d’emprunter les CD, de lire les livrets, de les écouter attentivement dans leur entièreté, c’est en investissant les musées, les théâtres, bref, c’est en prenant en main la totalité des pratiques culturelles, en se les appropriant, en les arrachant aux détenteurs délocalisés des grandes industries de programmes. La nouvelle révolution collective commencera sans doute au niveau des pratiques culturelles individuelles, domestiques !! (PH) – Lire l’article de Nicholas Carra, “est-ce que google nous rend idiot?” -






























Le fleuve est le sujet principal. Son mouvement, ses berges, ses méandres, sa musique, sa surface miroir (avec ou sans tain), ses courants d’humeurs, sa profondeur insondable d’où peuvent jaillir l’improbable, l’embryon et l’évolution de n’importe quelle surprise, heureuse ou atroce, attendue ou déviante. Un

Un raidillon illuminé






















Il est instructif d’examiner comment une cour fut un centre de mécénat, attirant les artistes côtés, suscitant des vocations sans doute, et mêlant l’art au rayonnement de son prestige royal et politique. Je suis toujours bluffé par les grands portraits, à la fois austères et pompeux, sombres et chatoyants, bien faits pour impressionner ! Malgré un parcours rendu difficile par la pénombre, (quasiment impossible de prendre note !) et l’éclairage (plusieurs toiles invisibles sous les reflets dès que l’on s’approche), je me suis attaché à retenir des toiles ou des détails qui valent (pour moi) en dehors même du fil conducteur de l’exposition. Quelques flashs (dont certaines dimensions sont liées à mon ignorance). Le premier, c’est « La mort d’Adonis » d’Antonio Tempesta. Une petite toile, assez claire, bien que l’avant-plan soit situé dans un sous-bois… Adonis est étendu, probablement déjà mort. Mais l’image, représentant simultanément différents moments de l’action, établit un contraste entre le paisible de la nature et l’agitation humaine. Le personnage qui a décoché la flèche fatale est aussi figé dans son élan mortel, il semble perdre l’équilibre, en train de tomber vers la dépouille. Il y a de l’agitation, d’autres chasseurs, fantassins ou cavaliers, un sanglier noir qui fait front (confusion quant à la véritable victime ?). Et à l’arrière-plan, dans une vaste clairière, de nombreux cavaliers armés continuent à chercher Adonis. Tuer Adonis déclenche comme une fièvre contagieuse, une folie sans fin où l’on entreprendrait de régler leur compte à « tous » les adonis… (quelque chose de semblable, plus loin, dans un paysage de Van Bloeme, avec la foudre qui tombe, parabole précise, et l’agitation qui part dans tous les sens) Il y a ensuite le « Christ au Mont des Oliviers » de Francesco Cairo (1665). Le Christ est déjà comme effondré, « sorti de lui-même », plus qu’une enveloppe abandonnée au destin, il s’écroule vers la croix étendue au sol où traînent clous et calices (à regarder de près, c’est très sombre). Il y a un quart de lune blafard. Une forme, que je n’identifie qu’en y regardant à deux fois, celle d’un ange, est penchée et retient le Christ. Elle fait plus que le soutenir. Elle semble en emporter la consistance, le poids, de sorte que l’image, par une étrange perspective, donne cette curieuse sensation d’une chute vers le haut. (Au passage, quand même, de remarquables Van Dyck !) J’aurai le regard happé par un « Saint-Jean Baptiste au désert ». La fourrure lâche qui lui ceint la taille en accentue la nudité. Le torse est très plastique. La peau est chaude et soyeuse, blanche et immatérielle, presque diaphane. Il est pris dans une torsion imperceptible qui trahit l’expectative (comme quand on se tord le cou sans s’en rendre compte). Autour, la nature, chaude, est agitée, venteuse… (Quelques grands formats baroques plus loin…) Il y a une pièce réservée aux natures mortes (j’adore). Je m’amuse beaucoup avec celle d’Abraham Mignon qui est « vraiment trop » : tronc d’arbre, fleurs, insectes, escargot, chardonneret dans son nid, grenouille, lézard… Le rassemblement est étrange, joue sur la disproportion, comme s’il inventait le microscope, et des contrastes de couleurs et de lumières presque sidérants, presque « douanier rousseau » !


C’est un texte lumineux, un livre tout en lueur d’espoir et concise générosité. Catherine Malabou entend donner la dignité de la pensée à l’impensé, à ce qui, chez les nouveaux blessés de la société, échappe à l’être et n’intéresse plus personne. Les individus lésés de leur vie, considérés comme incurables, basculés de « l’autre côté » et que les sciences (humaines ou médicales) se contentent d’accompagner, d’encadrer, d’observer de loin… Ces gens à qui on ne pense plus vraiment comme des personnes mais comme des problèmes à gérer.
