“Perec, cinéaste écrivain“, par Philippe Delvosalle, Médiathèque du P44, Bruxelles, 30 janvier 09
Avant tout le plaisir de voir s’installer des curieux, amis, collègues, membres du public régulier de la Médiathèque, au milieu du centre de prêt, parmi les bacs de CD, près des comptoirs d’emprunt, et du coup c’est tout le dispositif qui change ! Comme si de cette manière s’exprimait une prise en charge différente de ce qu’est une médiathèque, s’organisait une « occupation des locaux » (comme on dirait en langage syndical), pour marquer l’infléchissement des usages routiniers. Comme un salon qui se transforme en salle à coucher quand on déplie le divan lit !! C’était à l’occasion d’une causerie de Philippe Delvosalle qui introduisait à la personnalité de Georges Perec. En lien avec une actualité éditoriale (DVD) et l’existence d’un patrimoine enregistré (CD), le tout présenté dans le numéro 2 de La Sélec. Perec, une belle figure pour rassembler des fidèles de la Médiathèque, pour convoquer tous les génies de la curiosité primordiale, indispensable à maintenir le désir d’apprendre par l’art, la culture. Il n’a cessé, en effet, d’interroger, de façon tout autant théorique que ludique (les deux imbriqués par système), les relations entre art et quotidien, littérature et art de vivre, comment décrire le quotidien et le réel avec des mots, comment transposer des mots en images de cinéma… Avec « Un homme qui dort », Perec explore le protocole complexe, poétique et implacable, emprunté par un étudiant en sociologie pour se retirer du monde, s’extraire du rythme quotidien et de ses obligations, s’écarter du destin « tout tracé ». Une magnifique déviance. Comment un étudiant, souffrant de l’accomplissement brutal et automatique du train-train, se sent appelé par son double qui dort, qui ferme les yeux pour échapper à tout et devenir lui-même. C’est son chant de sirènes à lui. (Le film date du début des années septante et recoupe donc une tendance hippie encore vivace d’échapper au déterminisme social, de fausser compagnie aux principes de la reproduction sociale. Ce mécanisme a l’avantage d’être traité ici en dehors des clichés, presque d’un point de vue clinique, à partir d’un grain de sable, introduit par l’imaginaire, dans l’horloge biologique.) C’est en jouant sur la bande-son, les objets sonores sériels qu’elle engendre et les concordances biaisées, obliques, avec le rythme des images et celui des séquences des mots, que Perec et Queysanne réalisent une magnifique petite machine à enrayer le temps. Philippe Delvosalle attirera justement l’attention sur le fait que cette fugue se compose avec trois instruments : l’attention aux lieux (en préparer la mémoire pour le futur, un regard qui tend à archiver le plus fidèlement possible), un rôle important dévolu aux objets (là aussi, en lien avec pas mal de philosophes, les objets comme prothèses, prolongements du corps et de l’esprit, méritent d’être considérés comme des partenaires incarnés, ils parlent et nous influencent), et la mécanique des listes, des énumérations. Quelque chose de très profond qui questionne la subjectivité et l’objectivité, comment rende compte du réel, par une interprétation, par un relevé d’huissier ? Ce travail et cette importance des listes (qui n’est pas sans rejoindre le travail de Raymond Roussel, de tous les stylistes qui associent mathématiques et musique/littérature) n’est pas sans lien « politique » avec l’importance des listes administratives dans le gouvernement du monde, des gens, du quotidien. Quelque part, tout est régi pas des listes. C’est une forme basique informative. C’est aussi la part redoutable et impressionnante par laquelle s’écrit des pages d’histoire atroces : par exemple l’extermination des juifs durant la seconde guerre mondiale. Par l’horreur et l’absurde, cette gestion industrielle de la mort, révèle à quel point la dimension insoutenable est inscrite dans ces listes bureaucratiques, à priori froides, sans affect.(Sans perdre de vue que la pratique de l’établissement de la liste a donné lieu à de belles aventures en art plastique…) On retrouvera le même protocole, avec une attention semblable aux listes et énumérations, dans le documentaire que Perec réalise avec Robert Bober fin des années 70 sur Ellis Island, lieu où la grande administration américaine triait les candidats à l’installation sur le sol américain. En juxtaposant une série d’extraits significatifs, en restituant des échantillons du discours de Perec via les CD disponibles, Philippe Delvosalle aura, je pense, rendu captivant et attirant, cet esprit de recherche poussé très loin par Perec, ses protocoles de travail littéraire et visuel créatifs, dérangeants. De quoi nous inspirer, raviver nos envies d’explorer les musiques, les films, construire nos propres protocoles de curiosité constructive. (PH) – Georges Perec dans les collections de la Médiathèque.






Ne faut-il pas inscrire les soutiens publics à la presse dans un plan large et ambitieux pour améliorer l’information démocratique sur culture, associant activement tous les niveaux de la lecture publique (littérature, musique, cinéma)? La presse écrite se porte mal. Là aussi le « faire soi même » via Internet, en quelque sorte le piratage à tous crins de la notion d’information, fait mal à l’économie journalistique. Cette notion de piratage inclut effectivement que ce qui compte est de s’échanger des « nouvelles », de faire circuler des « billets » qui font office d’articles de presse, sans pour autant que cela relève d’un réel travail de journaliste, d’une authentique écriture informative. Mais ce n’importe quoi dans la manière d’assembler et rassembler des choses et pratiques qui occupent l’esprit est aussi ce qui caractérise la grande majorité du piratage musical. La presse n’est pas frappée directement par cette évolution des pratiques : elle l’est via les retombées de la publicité qui préfèrent investir dans d’autres supports. Remarquons que cela objective le poids de la publicité dans la bonne santé de la presse écrite et donc sa dépendance à l’égard des annonceurs. Les sommes demandées pour sauver la presse écrite ne sont pas négligeables : 6 millions d’euros pour 2009. 50 millions pour les 5 ans. En ciblant sur l’aide à la conversion numérique. En France, les Etats Généraux de la presse ont conduit à établir un plan de 600 millions d’aide, incluant des abonnements gratuits pour les jeunes de 18 ans… Qu’il n’y ait pas de malaise : l’existence d’une presse professionnelle indépendante est fondamentale dans une société démocratique et il n’est pas indécent qu’elle soit soutenue, même financièrement, par l’Etat. Mais à quelles conditions et pour faire quoi ? Un syndicat de journalistes, en France, s’est surtout prononcé pour avoir les moyens de réaliser un journalisme de qualité. C’est bien le moins, mais qu’entend-on exactement par « journalisme de qualité » ? Comment définir cette qualité et la contrôler ? Par une sorte de contrat programme ? Disons que les moyens supplémentaires sont dégagés par les Régions pour aider les journaux dans leur stratégique numérique. La Dernière Heure sera-t-elle reconnue comme ayant droit qualitativement aux mêmes financements ? Il y a près d’une dizaine d’années que la presse, au niveau de l’information culturelle, par exemple, subit la pression de la publicité et de l’audimat et s’inscrit majoritairement au service du marketing culturel dominant (Relire « Le journalisme et l’économie », Actes de la Recherche en Sciences sociales, N° 131-132, mars 2000). C’est quand même le domaine primordial s’agissant de ce qui va modeler, façonner (dans le sens d’offrir les contextes d’individuation) les mentalités, l’esprit et les attitudes des publics. De cette « pauvreté » progressive de l’information culturelle (indépendante de la qualité intrinsèque de tel ou tel journaliste) qui se solde par une fragilisation de la curiosité, une volatilité de la curiosité en faveur du zapping et de l’immédiat, les institutions culturelles ont fortement souffert. C’est certainement un des vecteurs de baisse de fréquentation de certains services culturels comme la Médiathèque. Or, la Médiathèque (comme d’autres organismes de lecture publique) est indispensable pour fournir à la population une information objective, déontologiquement propre de toute pression publicitaire, sur ce que sont les musiques et le cinéma aujourd’hui. L’aide obtenue par la Médiathèque pour développer sa stratégie numérique, loin d’être négligeable au vu des ressources dont dispose la Communauté française, est pourtant bien en dessous de ce que réclame les Groupes de presse. Bien entendu, la presse a des moyens de pression plus significatifs qu’une association de prêt public. Néanmoins, il y a quelque chose d’illogique dans la différence d’approche, voire d’un peu indécent. Si les aides à la presse devaient se confirmer selon des objectifs qualitatifs, il me semble qu’il conviendrait d’approcher la problématique de façon globale et non pas uniquement au regard des attentes « intéressées » de la presse (groupes privés). Par exemple, en ce qui concerne la question d’une information professionnelle et indépendante de la culture, il ne serait peut-être pas déplacé de lier les aides éventuelles à la presse à celles confiées aux opérateurs culturels en matière de lecture publique (au sens large, littérature, musique, cinéma…) pour organiser une approche de l’information culturelle la plus indépendante possible du marketing des industries dominantes, la plus respectueuse des langages minoritaires porteurs de diversité, la plus curieuse de toutes les esthétiques, la plus soucieuse d’une ouverture des curiosités publiques. Penser un réel plan ambitieux de communication culturelle réunissant les différents acteurs pouvant être garant d’une offre différente et objective, premier élément d’une politique industrielle de l’esprit tempérant la main mise des industries. (PH)
























